Par Barry Rubin
Article traduit par Caroline Taillandier
Note de l’éditeur: A la suite des attaques du 11 septembre contre l’Amérique, un débat a pris place concernant la politique étrangère des USA au Moyen-Orient. Cette politique a été largement attaquée à travers la région dans de nombreux domaines. Aux Etats-Unis également certains ont attribué les attaques aux insuffisances de la politique américaine. Cet article suggère que les actions passées des Etats-Unis au Moyen-Orient ont été gravement dénaturées par les attaques verbales consécutives aux attaques terroristes. De plus, il soutient que l’anti-américanisme a une fonction politique dans le monde arabe et en Iran, largement indépendante du comportement et des lignes de conduite réels des USA.
"Il est plus important d’obtenir le respect que la compassion."
-- Président syrien Bashar al-Asad, Interview dans al-Safir, 16 juillet 2001.
"Les agresseurs profitent de l’apaisement. Le monde l’a appris en payant un prix énorme lors de l’accord de Munich en 1938.… Comment les généraux allemands pouvaient-ils s’opposer à Hitler après sa réussite? En effet, les agresseurs sont en général habiles à présenter leurs demandes de telle manière qu’elles semblent raisonnables."
-- Nizar Hamdoon, substitut irakien au Ministère de l’Extérieur, "Le commerce d’armes américano-iranien: une critique irakienne," Middle East Review, Été 1982.
"Les croyants ne craignent pas l’ennemi [lors] de la lutte…. Néanmoins leurs ennemis protègent [leur] vie comme un avare protège son argent. Ils…. n’entrent pas dans les batailles en recherchant le martyre…. C’est le secret de la victoire des croyants sur leurs ennemis."
-- Abdallah Al-Najjar, al-Gumhuriya, 7 octobre 2001.
"[Ceux] que Dieu guide ne perdront jamais…. L’Amérique [est] remplie de peur du Nord au Sud et d’Est en Ouest…. [Désormais il y aura] deux camps: celui de la croyance et celui de l’incroyance. Chaque Musulman doit donc…. soutenir sa religion."
--Usama Bin Laden, al-Jazira Télévision, 7 octobre 2001.
A la suite de l’attaque terroriste du 11 septembre qui a tué environ 3500 personnes aux Etats-Unis, de nombreuses discussions ont eu lieu sur la politique américaine au Moyen-Orient. Les terroristes et ceux qui les soutiennent ou du moins tentent d’expliquer leurs actions, ont présenté la politique américaine passée comme à l’origine de profonds griefs de la part des Arabes et des Musulmans.
Acceptant la réalité de ces griefs, de nombreux observateurs--dirigeants arabes et musulmans, experts occidentaux sur le Moyen-Orient, ainsi que des journalistes et intellectuels moyen-orientaux-- ont prétendu que cette situation demandait la présentation d’excuses pour la conduite américaine passée, bien entendu un changement dans la future politique des USA, et que d’une certaine manière cela justifiait ou expliquait l’attaque du 11 septembre.
Mais cet argument et une grande partie du débat consécutif aux évènements du 11 septembre 2000 ont profondément dénaturé l’histoire et la nature de la politique américaine au Moyen-Orient, jusqu’au point d’en faire une caricature de la réalité. (Pour une présentation systématique des arguments condamnant la politique américaine après les attaques du 11 septembre, voir Cameron Brown, ‘The Shot Seen Around the World: The Middle East Reacts to September 11th, MERIA Journal, Vol.5, No.4 (December 2001) <http://www.biu.ac.il/SOC/besa/meria/journal/ 2001/ issue4/jv5n4a4.html>)
De telles distorsions créent également des difficultés à comprendre les réels motifs des terroristes, les raisons pour lesquelles tant d’arabes et de musulmans semblent les soutenir ou être des sympathisants, et les implications de ces événements dans la région.
Cet article tente de faire un rapport un tant soit peu plus équilibré. L’approche de cet article est la suivante: en corrigeant les déséquilibres mentionnés plus haut, l’intention n’est pas ici de laisser supposer que les Etats-Unis n’ont pas commis d’erreurs, que les griefs justifiés ou injustifiés n’existent pas ou que l’auteur souscrit nécessairement aux politiques et activités américaines spécifiques déjà citées.
Néanmoins, une grande partie des arguments contre l’Amérique est basée sur des théories de conspiration insensées, accusant les Etats-Unis d’actes qu’ils n’ont jamais commis. D’autres éléments de cette critique proviennent d’une méconnaissance de la société américaine, qui prend sa source dans les média arabes, eux-mêmes récipiendaires d’importantes subventions étatiques et devant suivre les instructions de leurs gouvernements.
Manifestement, les Etats-Unis cherchent à établir, comme tous les autres pays, une politique étrangère en accord avec leurs intérêts. Concernant le débat sur le Moyen-Orient en particulier, ce facteur n’est toutefois pas pertinent.
Même si la raison pour laquelle les Etats-Unis ont, par exemple, sauvé le Koweït d’une conquête permanente par un régime séculaire radical en 1991, a été primordialement motivée par leur intérêt pour le pétrole, la politique américaine n’en a pas moins été en pratique pro-Koweit, pro-musulmane et pro-arabe. Après tout, d’autres alternatives auraient été possibles. Les Etats-Unis auraient pu essayer de prendre le contrôle des biens pétroliers ou de menacer les pays producteurs de pétrole d’utiliser la force si les prix n’étaient pas baissés ou si les biens des entreprises américaines étaient mis à mal.
Le point important est que les dirigeants américains ont, en général, défini les intérêts des Etats-Unis et essayé de rendre effectives leurs politiques au Moyen-Orient dans le but de gagner le soutien du plus grand groupe possible d’arabes et de musulmans. De toute façon, prétendre que les Etats-Unis ont pris des positions pro-arabes ou pro-musulmanes uniquement pour servir ses propres intérêts n’en diminue en rien l’existence de telles prises de position.
Un autre point non moins important est qu’il n’y a pas de consensus parmis les Arabes ou les Musulmans, leurs dirigeants ou le pays ou ils résident, sur leurs propres intérêts ou leurs buts. En bref, les politiques américaines n’ont pas été "anti-arabes" ou "anti-musulmanes" mais plutôt ont souvent opposé des régimes et des forces arabes radicaux (souvent militants séculaires et anti-Islam eux-mêmes) et des régimes et des forces radicales Islamistes (regardés par la plupart des Musulmans comme déviants voir hérétiques) contre leur homologues modérés. C’est là le cœur du problème: aujourd’hui, les groupes radicaux souhaitent prendre le pouvoir dans le monde arabe en se définissant comme seuls musulmans légitimes, contre qui toute résistance est une opposition à l’Islam lui-même.
Pour commencer il faut noter que depuis un demi-siècle les hommes politiques américains qui définissent la ligne d’action du pays ont sans cesse eu à cœur d’éviter toute insulte, antagonisme, ou frictions inutiles avec les Arabes ou Musulmans du Moyen-Orient. Il est absolument impossible de trouver une seule déclaration faite par un officiel américain pendant la deuxième partie du vingtième siècle qui soit à dessein ou dans sa teneur "anti-arabe" ou "anti-musulmane".
Pendant les années 1940 et au début des années 1950, les dirigeants américains ont voulu occuper une position anti-impérialiste au Moyen-Orient. Ils tendaient à s’opposer à la prolongation de la souveraineté britannique et française dans la région et exprimaient leur soutien aux mouvements de réforme. Lorsque Gamal Abdel Nasser a pris le pouvoir en Egypte en 1952, les dirigeants américains ont accueilli son coup d’état de manière positive. Cette même année les Etats-Unis se sont également opposés à la proposition britannique de renverser le gouvernement nationaliste en Iran. (1)
La guerre froide --le conflit global américano-soviétique qui a façonné la politique étrangère des USA des années 1950 jusqu’aux années 1980-- a modifié cette stratégie. A partir du milieu des années cinquante, les dirigeants américains ont cru à raison que le conflit était en train de s’étendre au Moyen-Orient, ou les gouvernements locaux commençaient également à prendre position. Les Etats-Unis ont vu le dirigeant égyptien Gamal Abdel Nasser décider de s’aligner avec les Soviétiques. Dans certains états, comme au Liban et en Jordanie, il y a eu une vague de subversion nationaliste radicale; dans d’autres, comme en Syrie ou en Iraq, l’agitation a conduit à des coups d’Etat entraînant la mise en place de nouveaux régimes favorables à Moscou. Et dans ce contexte, les dirigeants américains ont aussi craint que les forces communistes ne prennent le contrôle du gouvernement iranien du Premier ministre Muhammad Mossadegh.
Cependant, les Etats-Unis ont rendu un dernier service au nationalisme arabe. En 1956, dans une exception remarquable à la politique américaine habituelle de soutien à la France et à la Grande-Bretagne, les Etats-Unis se sont opposés à leur conspiration de renverser Nasser lors de la crise de Suez, pensant que cela créerait des antagonismes dans le monde arabe et augmenterait l’influence soviétique. Les Etats-Unis ont menacé la Grande-Bretagne et ont fait pression sur Israël pour les obliger à retirer leur forces armées du territoire Egyptien. Les Etats-Unis ont sauvé Nasser, bien que ce fait ait été oublié et traité avec bien moins de gratitude par le monde arabe.
Fondamentalement, cependant, ce qu’a fait la politique américaine a été de simplement prendre position dans un conflit inter-arabe --que Malcolm Kerr a appelé fort à-propos la "guerre froide arabe"-- qui a également eu des implications globales. Loin d’être anti-Arabes, les Etats-Unis ont soutenu entre les années 1950 et 1980 des pays arabes attaqués par d’autres, alliés de l’Union Soviétique. C’est ce même facteur, l’existence de l’URSS en moins, qui a prévalu lors de la crise du Golfe en 1990-1991.
Loin d’être anti-Musulmans, les États-Unis sont littéralement devenus le protecteur politique de l’Islam au Moyen-Orient. Après tout, l’Islam traditionnel représentait un rempart majeur contre le communisme et le nationalisme arabe radical. L’Arabie Saoudite, citadelle de la doctrine utilisant l’Islam contre le radicalisme, a recherché l’aide U.S. pour assurer sa survie face la menace nassériste et ba’thiste. Même en Iran, le coup d’état de 1953 organisé par les Américains en faveur du Shah et contre les nationalistes, a reçu l’approbation de la plupart des ecclésiastiques musulmans.
Pourquoi donc les prises de position des Etats-Unis dans ce conflit inter-arabe seraient-elles "anti-arabes"? Cela ne serait vrai que si l’on considère que le nationalisme arabe radical représente la volonté du peuple et que les autres régimes étaient de simples faire-valoir de l’Occident. Cependant cet argument ne prévaut pas chez les Arabes, mais sert plutôt aux défenseurs des doctrines radicales dans leur tentative de se présenter comme seuls arabes légitimes.
Implicitement cela veut dire que les pays et les gouvernements tels que le Maroc, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et même l’Egypte (depuis la fin des années 1970) ne sont pas de bons arabes mais des traîtres. De plus cela implique que les gouvernements syrien et irakien auraient rétrospectivement bien mieux réussi à répondre aux besoins de leurs peuples que la Jordanie ou l’Arabie Saoudite.
Considérons par analogie avec la Guerre Froide, le type de revendications faites par la propagande soviétique: En s’opposant au triomphe du communisme en Europe Occidentale, les États-Unis ont empêche la réalisation des souhaits des masses européennes. Dans ce contexte les États-Unis peuvent être traités d’"anti-européens." De même, lorsque les États-Unis ont combattu l’Allemagne (qui proposait un nouvel ordre dans une Europe unifiée) avec une coalition formée d’autres pays européens, était-ce "anti-Européen?" Ou quand les États-Unis ont combattu le Japon, qui pensait réussir à unifier toute l’Asie, était-ce anti-asiatique? Et lorsque les États-Unis étaient en compétition avec l’URSS, qui prétendait guider les masses de par le monde dans une quête pour la justice et la société idéale, était-ce anti-slave, anti-européen, ou contre les classes de travailleurs ?
En fait la Guerre Froide et sa centralité dans la stratégie américaine ont empêché les États-Unis de prendre des positions encore plus dures contre les forces radicales arabes. L’argument admis était que, si les différents régimes ou groupes arabes étaient trop mis à l’écart par les actions américaines, ils risquaient de se ranger aux coté de l’Union Soviétique. Ainsi les États-Unis ont suivit une ligne de conduite circonspecte, cherchant toujours à "gagner la sympathie" des arabes qui s’étaient alignes avec les Soviétiques et à éviter de "perdre" ceux qui ne l’étaient pas. Les États-Unis ont ainsi réussi à séduire l’Egypte à la fin des années 1970, et ce pays est devenu le second plus grand récipiendaire de l’aide américaine dans le monde (Israël étant le premier). Les États-Unis n’ont pas non plus directement attaqué ou agi contre la Syrie ou l’Iraq. Par exemple, le contrôle syrien sur le Liban a été accepte par Washington.
Une importante source à l’origine des affirmations déclarant que l’Amérique est anti-arabe ou anti-Islam est le mythe de l’unité arabe ou islamique. Ignorant les différences entre les intérêts nationaux et ceux des groupes de différents musulmans et arabes--qui ont mené à des guerres sanglantes ces dernières années-- l’idée est qu’ils sont en fait tous du même coté de la barrière. Si ce n’était à cause des interférences extérieures, ils vivraient tous ensemble en harmonie. S’il y a des conflits, leur cause réelle ne peut être que l’interférence américaine.
Et pourtant l’histoire offre un autre récit. En fait, l’engagement américain à conduit, et a été la cause, de conflits entre des groupes ou états arabes et musulmans. Est-ce que l’Iraq musulman a attaqué l’Iran musulman? Est-ce que l’Iraq arabe musulman a pris possession du Koweit arabe musulman? Est-ce que l’Egypte nassérienne arabe musulmane mais séculaire a menacé la Jordanie ou l’Arabie Saoudite toutes deux arabes musulmanes – et plus authentiquement islamique -? Est-ce que l’Afghanistan islamiste a assassiné des officiels islamistes iraniens, dont le gouvernement combattait l’Afghanistan ?Est-ce que les Libanais se sont battus les uns contre les autres dans une guerre civile inspirée par des forces indigènes? Est-ce que la Jordanie, la Syrie, l’Iraq et les forces libanaises ont combattu et tué des Palestiniens, et vice-versa, bien que les deux cotés aient été arabes et en général musulmans ? Est-ce que les Arabes et Musulmans algériens se sont entre-tués dans une autre guerre civile?
Même avec l’existence du conflit israélo-arabe, la plupart des affrontements dans la région l’ont été entre des camps arabes et musulmans. Parfois les États-Unis ont pris position dans ces conflits. Il n’y avait rien d’"anti-musulman" ou "anti-arabe" dans cette politique. Ironiquement, la plus grande colère d’Usama Bin Laden provient de la présence de troupes américaines en Arabie Saoudite à partir de 1990. Cependant cette action n’était pas uniquement destinée à protéger l’Arabie Saoudite et à libérer le Koweït de la menace irakienne, cela a été approuve par un vote de la Ligue Arabe. Ironiquement, le grief le plus lié au choix de Bin Laden pour une stratégie anti-américaine et les attaques du 11 septembre était clairement basé sur une action américaine qui était pro-arabe et pro-islam.
La raison des griefs anti-américains provient également de l’idée que les Arabes "authentiques" ou Musulmans "authentiques" doivent soutenir les causes révolutionnaires. Tous les Arabes sont supposés souhaiter un gouvernement nationaliste arabe militant. Tous les Arabes devraient vouloir un régime islamiste "fondamentaliste." Par conséquent, si ces forces ne prennent pas le pouvoir ce ne peut être parce que les masses ne le désirent pas ou que les gouvernements les combattent de manière effective. Le véritable facteur assurant le succès de la "contre-révolution" doit donc être les États-Unis.
Cette situation présente également un dilemme insoluble pour la politique U.S., commun à toutes les grandes puissances. Si les États-Unis soutiennent et aident un gouvernement tel que l’Egypte, ils peuvent être accusés de saboter les mouvements révolutionnaires qui cherchent à renverser ce régime.
Mais si les États-Unis s’opposent à n’importe quel gouvernement arabe, ou le pressent d’être plus démocratique ou plus tolérant envers les Droits de l’Homme, ils peuvent être accuses de se mêler des affaires internes du pays et d’agir de manière impérialiste contre les Arabes.
En fait, les États-Unis ont joué un rôle très limité dans les conflits internes qui ont opposés les révolutionnaires islamistes radicaux contre les régimes moyen-orientaux dans les années 1980 et 1990. De même, lors de la révolution islamiste en Iran en 1978, les États-Unis ne sont pas intervenus et ont ainsi empêché le Shah d’adopter une ligne plus dure contre l’opposition qui l’a renversé. Cette passivité était due à des débats internes dans l’administration américaine et à l’espoir qu’un gouvernement modere émergerait, mais cela ne change pas le fait que les États-Unis ont peu fait pour empêcher le triomphe de l’Ayatollah Ruhollah Khomeini.
Une fois que la révolution a réussie, le président Jimmy Carter a essayé de concilier avec le nouveau régime. Ce sont en effet les liens grandissants entre les États-Unis et des éléments modérés dans le nouveau gouvernement qui ont mené à la prise de l’ambassade américaine en novembre 1979. Les États-Unis étaient une telle menace directe non pas parce qu’ils ont essaye de faire tomber Khomeini mais parce qu’ils ont cherche à modérer la révolution. Quelle que soit la manière dont on a interprété la politique U.S. passée envers l’Iran--y compris les griefs liés au coup de 1953 contre le gouvernement séculaire--la politique américaine de la fin des années 1970 et début 1980 en Iran n’a pas été anti-islamistes radicaux et bien moins anti-islam de manière effective, ni énergique. Dans le milieu des années 1980, l’administration Reagan a même été prête à vendre des armes à Téhéran afin de construire une alliance avec le régime islamiste en place.
Rétrospectivement, l’implication "contre-révolutionnaire" américaine dans le monde arabe a été extrêmement limitée. Les régimes arabes n’ont ni voulu ni eu besoin de l’aide américaine pour combattre et vaincre les insurgés islamistes. En Algérie, qui a été la seule exception à ce modèle, les États-Unis ont délibérément maintenu une politique de neutralité, Malgré la tentative du gouvernement algérien de recevoir de l’aide. Cette stratégie avait pour but d’éviter d’offenser les musulmans. Malgré l’envoi de marines américains en 1982, les États-Unis n’ont pas non plus joué de rôle important dans la guerre civile du Liban.
Même en Jordanie, probablement l’allié le plus stable des Américains dans le monde arabe, le régime s’est maintenu intérieurement sans beaucoup d’aide ou d’intervention américaine. En effet, loin d’essayer d’apaiser une Amérique brutale, le roi Hussein a suivi les demandes des forces radicales domestiques en 1990 pour soutenir l’Iraq alors que l’Amérique était en guerre avec ce régime, mais n’a souffert d’aucune pression ou de représailles pour cela. En effet, ce sont l’Arabie Saoudite et le Koweït qui ont refusé leur aide à la Jordanie, alors que les États-Unis ont essaye de les persuader de pardonner et d’aider Amman.
Bien sûr, les islamistes aimeraient oublier le fait que les répressions les plus impitoyables des révolutions islamistes aient eu lieu dans deux états anti-américains--la Syrie et l’Iraq. Ailleurs, les régimes arabes se sont montrés capables de réprimer, déjouer ou coopter les islamistes sans l’intervention, l’aide ou les conseils U.S. Même si les États-Unis avaient totalement ignoré le Moyen-Orient pendant les années 1980 ou 1990, il est douteux qu’une seule autre révolution islamiste aie pu réussir.
Comparé à l’intervention américaine en Europe, en Amérique Latine et en Asie, l’engagement U.S. dans les affaires internes au Moyen-Orient pour préserver les régimes en place s’est avérée minime. En Europe, le plan Marshall et d’autres politiques ont aidé à vaincre le communisme dans les années 1940. En Amérique Latine, il y a eu des interventions périodiques et un soutien massif aux militaires locaux, avec une concentration des efforts sur la sécurité interne. En Asie, il y a eu les guerres de Corée et du Vietnam plus d’autres efforts directs, actifs et secrets contre des soulèvements, ainsi qu’une présence à long terme d’immenses bases militaires américaines. Ironiquement, une fois encore l’implication américaine la plus en profondeur et réellement directe dans une bataille entre des gouvernements et les islamistes a pris place en Afghanistan, ou les États-Unis ont pris position en faveur des islamistes pour combattre les Soviétiques. En effet, il serait plus précis d’accuser Bin Laden d’être un "collaborateur" Américain plutôt que de diriger de telles accusations contre les régimes arabes. Bin Laden a coopéré avec les Américains pour combattre les Soviétiques en Afghanistan et a travaille avec ceux qui ont reçu des armes et un entraînement américain pour servir les buts de Washington pendant la Guerre Froide. Et la victoire sur Moscou, que Bin Laden présente comme la preuve de l’efficacité du radicalisme et de la manière de penser islamique, n’en est pas moins due aux armes, à l’équipement, à l’argent et à l’entraînement U.S.
Comme le professeur Fawaz George note avec justesse: "Les radicaux islamistes reprochent aux USA leur défaite face aux régimes arabes pro-américains. Ils prétendent que l’Occident, en particulier les USA, ont modifié la balance des forces en faveur des régimes séculaires en leur fournissant un soutien politique et logistique décisif."(2) Mais cela ne veut pas dire que cette affirmation est vraie. L’implication et l’intervention contre-révolutionnaire américaine-- à l’exception de l’Iran en 1953 et peut-être du Liban en 1958--sont restées très limitées. La véritable raison pour laquelle ces révolutions n'ont pas réussi vient du fait que les régimes locaux les ont vaincus, que les populations ne les ont pas soutenues et que les militants ont été peu compétents.
Mais l’on pourrait également le présenter de la manière suivante : Si les révolutions radicales nationalistes ou Islamistes n’avaient pas été stoppées en Egypte, en Jordanie ou en Arabie Saoudite, les habitants de ces pays auraient été aussi heureux et prospères que ceux vivant en Iraq, Syrie, Iran sous des régimes "révolutionnaires" et le Koweït aurait été sous annexion irakienne permanente.
Lorsque l’on établit une liste des nombreux actes "pro-arabes" et "pro-musulmans" des États-Unis au Moyen-Orient et dans d’autres domaines apparentés sur plusieurs dizaines d’années, on peut citer une quantité remarquable de ces cas. Certains exemples ont été mentionnés plus haut, mais la liste devrait également inclure :
-- Les États-Unis ont sauvé Yasir Arafat à Beyrouth en 1982 en lui aménageant une sortie sure en dehors du pays lorsqu’il était assiégé par l’armée israélienne. Ils ont amorcé un dialogue avec l’OLP en 1988 et ont fermé les yeux sur le terrorisme utilisé par les membres de l’OLP, jusqu’à ce qu’ils perpètrent une attaque flagrante et que l’OLP refuse de renoncer à cette méthode, ce qui a rendu impossible aux États-Unis de continuer à soutenir cette politique en 1990. Les États-Unis sont devenus le protecteur des palestiniens entre 1993 et 2000. Ils ont pardonné à Arafat son implication passée dans le meurtre de citoyens américains, y compris des diplomates. Les États-Unis ont travaillé dur afin de mobiliser de l’aide financière pour l’Autorité palestinienne. Le dirigeant palestinien Yasser Arafat a été fréquemment invité à la Maison Blanche. Les États-Unis se sont presque toujours abstenus de critiquer l’Autorité palestinienne. Le Président Bill Clinton s’est rendu à Gaza et a fait un discours très amical devant une audience de dirigeants palestiniens. Enfin, les États-Unis ont tenté de négocier un accord de paix duquel résulterait un Etat palestinien indépendant avec pour capitale Jérusalem Est. Après qu’Arafat ai rejeté les tentatives de paix américaines et n’ai pas rendu effectif les cessez-le-feu comme il l’avait promis, les dirigeants américains ne l’ont pas critiqué.
-- Les États-Unis ont proposé un certain nombre d’efforts de détente à l’Iran islamique. Cela incluait la politique de Carter en 1979, les contacts secrets sous l’administration Reagan dans le milieu des années 80, et plusieurs initiatives de l’administration Clinton. Les États-Unis ont maintenu des sanctions contre l’Iran afin d’essayer de changer trois politiques iraniennes spécifiques (le parrainage du terrorisme, le développement d’armes de destruction massive, l’opposition à la paix israélo-arabe) mais ils ont également cherché à lever ces sanctions par un compromis diplomatique et n’ont jamais sérieusement fait campagne pour renverser le régime.
-- Les États-Unis ont sauvé l’Afghanistan des soviétiques; le Koweït et l’Arabie Saoudite de l’Iraq ; et la Bosnie et le Kosovo de la Yougoslavie. Dans le premier cas, cela a impliqué des efforts américains secrets et dans les trois autres cas, un déploiement des troupes américaines et leur engagement au combat. En bref, les États-Unis ont risqué des vies américaines pour aider des musulmans. Les États-Unis sont en partie une cible à cause de la souffrance des musulmans en Bosnie et au Kosovo, deux endroits ou les États-Unis ont pris le parti de protéger les musulmans.
-- Année après année, administration après administration, les gouvernements américains ont été très attentifs à ne pas heurter la sensibilité des musulmans ni dans les discours ni dans les politiques choisies. Dans chaque déclaration, la distinction à été faite entre les mouvements islamistes radicaux et l’Islam.
-- Le gouvernement US a soutenu les musulmans du Pakistan contre l’Inde, bien que le Congres ai imposé certaines sanctions au Pakistan à cause de son programme d’armes nucléaires. Les États-Unis ont fermé les yeux sur le parrainage du terrorisme contre l’Inde par le Pakistan.
-- Le gouvernement américain a soutenu la Turquie, un pays à population musulmane, contre la Grèce dans leur conflit sur Chypre.
-- En Somalie, ou aucun intérêt vital américain était en jeu, les États-Unis se sont engagés dans un effort humanitaire pour aider une population musulmane qui souffrait de l’anarchie, de la guerre civile, et de seigneurs de guerre meurtriers. Lorsqu’il est devenu clair que la mission ne pourrait réussir, les forces US se sont retirées. A cet instant, la fin volontaire d’une mission humanitaire a été présentée par les musulmans comme une défaite de l’effort impérialiste anti-musulman américain, en bref comme un grief qui justifie l’anti-américanisme et comme un exemple justifiant les attaques contre les USA.
-- Les États-Unis ont soutenu l’Iraq arabe contre l’Iran pendant la dernière partie de la guerre Iran-Iraq. Cette démarche a été faite à la suite de l’insistance d’alliés arabes tels que l’Arabie Saoudite et le Koweït.
-- Lorsque le président irakien Saddam Hussein a cherché à prendre la tête du monde arabe en 1989 et a dénoncé les États-Unis à plusieurs reprises, la politique américaine n’a pas répondu de manière suffisamment vigoureuse pour ne pas offenser les Arabes. Les États-Unis ont continué à donner à l’Iraq des crédits et d’autres bénéfices commerciaux, bien qu’ils aient eu des preuves montrant que l’argent reçu par l’Iraq était utilise à des fins illégales pour acheter des armes. Lorsque Saddam Hussein a directement menacé le Koweït, les États-Unis se sont empressés de lui assurer, par l’intermédiaire de l’ambassadeur américain April Glasspie, que l’Amérique n’était pas son ennemie et était neutre dans ce litige. Convaincu que les États-Unis n’interviendraient pas, Saddam a alors envahi le Koweït.
-- Pendant de longues années, les États-Unis ont maintenu leurs forces armées en dehors du Golfe Persique pour ne pas offenser les populations musulmanes et arabes de la région. Ils n’y sont rentrés que sur demande, d’abord pour changer les pavillons des pétroliers arabes et plus tard pour intervenir contre l’invasion irakienne au Koweït. Leurs forces ne sont jamais rentrées ou elles n’étaient pas invitées et se sont retirées à chaque fois que les autorités locales le demandaient. Les forces américaines sont aussi restées à distance de la Mecque et de Médine pour ne pas offenser l’Islam. Une fois le Koweït libéré, les États-Unis ont même préconisé l’idée de l’accord de Damas dans lequel la Syrie et l’Egypte auraient joué un rôle principal dans la protection du Golfe. Ce sont les pays arabes du Golfe qui se sont opposés à la réalisation de l’idée.
-- Les États-Unis ont sauvé l’Egypte à la fin de la guerre de 1973 en pressant Israël d’arrêter son avancée et en insistant pour arriver à un cessez-le-feu. L’Amérique est devenue le parrain de l’Egypte dans les années 1980, après l’accord de paix de Camp David, lui fournissant de nombreuses armes et d’autres aides militaires et financières, demandant très peu en retour. En effet, cette aide et ce soutien américain n’ont donné aucune prise aux États-Unis sur la politique égyptienne, ni même influencé le bon vouloir des média égyptiens contrôlés par le gouvernement et les déclarations des dirigeants égyptiens.
En effet, dans douze cas importants lorsque des musulmans ont eu des différends avec des forces non-musulmanes ou séculaires, ou que des arabes ont eu des conflits avec des forces non arabes, les États-Unis ont soutenu le premier groupe dans onze des douze cas :
Les États-Unis ont soutenu les pays musulmans contre des pays non musulmans dans six conflits sur sept: les États-Unis ont soutenu la Turquie contre la Grèce, la Bosnie et plus tard le Kosovo contre la Yougoslavie, le Pakistan contre l’Inde, les Afghans qui ont combattu les Soviétiques, et l’Azerbaïdjan contre l’Arménie. La seule exception a été le soutient US à Israël dans le conflit Israélo-Arabe.
Concernant les musulmans religieux contre les séculaires : les États-Unis ont aidé les pays à tendances islamiques modérés contre le nassérisme Egyptien et les régimes Ba’thiste en Iraq et en Syrie ainsi que le Koweït et l’Arabie Saoudite a combattre l’Iraq. La seule exception apparente a été l’aide US à l’Iraq contre l’Iran, bien que cela n’ai pas été un acte basé sur les relations américano-iraquiennes mais ai été une tentative pour aider les régimes islamistes orthodoxes arabes du Golfe menacés par un Iran islamiste militant. Mis à part cet aspect de la guerre Iran-Iraq, les États-Unis ont aidé des gouvernements musulmans contre des séculaires dans trois conflits sur trois.
Arabes contre non arabes : Les États-Unis ont soutenu l’Iraq arabe contre l’Iran non arabe; et les Arabes et l’Iran contre le pouvoir soviétique. [Le sujet sur Israël est pris en compte plus haut.] Deux sur deux.
Si les Arabes et les Musulmans sont si blessés par le soutien américain à Israël, c’est peut-être parce que c’est le seul cas significatif contraire à l’habituelle politique US de soutien à leur cause au Moyen-Orient et dans les alentours. Un autre grief majeur a pour origine l’opposition américaine à l’agression irakienne en 1990.Cependant cette démarche a été faite en faveur d’autres pays arabes avec de meilleures lettres de créance islamiques que Bagdad, et après que les États-Unis aient aidé l’Iraq dans un conflit antécédent.
Ce type d’efforts américains pour maintenir de bonnes relations avec les Arabes et les Musulmans a été si important que même après que 3500 Américains aient été assassines dans une attaque terroriste massive, les dirigeants américains ont dépensé énormément de leur temps à demander qu’il n’y a pas de représailles contre les musulmans ou arabes vivant aux États-Unis. Les politiques américains qui définissent la ligne de conduite du pays ont répété chaque fois que si l’opportunité se présentait, ils ne considéraient pas l’Islam comme un ennemi, ont essayé tout ce qui était possible pour gagner le soutien ou la sympathie des musulmans et arabes aux efforts américains, ont envoyé des ravitaillements en nourriture en Afghanistan, et ont promis d’aider le pays a se développer dans le futur.
Le Président George W. Bush a même été jusqu’à demander aux enfants des écoles américaines d’envoyer des donations pour aider les enfants en Afghanistan. Au lieu de cela, il aurait facilement pu appeler à la vengeance, dénoncer les pays et populations dans leur totalité, attiser la haine et la colère. Mais l’approche de Bush s’inscrit dans la continuation de l’approche américaine traditionnelle d’éviter tout antagonisme avec les Arabes et les Musulmans et de coopérer à chaque fois que cela est possible.
Encore une fois, le fait que beaucoup ou presque tous les Arabes et Musulmans au Moyen-Orient n’aient pas reconnu ce fil conducteur dans la politique américaine ne veut pas dire qu’il n’existait pas. Mais cela prouve qu’il y a des forces et des facteurs dans la région qui avaient à cœur de dénaturer la politique américaine pour servir leur propre fin.
Tout comme l’examen de la politique américaine montre son soutien global aux arabes et musulmans--ou tout du moins aux Etats relativement modérés contre ceux agressifs et radicaux-- la prise en considération de ce que les États-Unis n’ont pas fait au Moyen-Orient amoindri la notion de griefs accablants et justifiés de la part des arabes et des musulmans, fondée sur les méfaits américains.
Si les États-Unis voulaient appliquer des politiques "anti-arabes" ou "anti-musulmanes" comme ils en sont accusés, ou même s’ils voulaient agir comme une grande puissance traditionnelle, ils auraient pu rendre effectives des douzaines d’actions au Moyen-Orient. Le fait que les États-Unis n’aient pas agi de cette manière est lié à ses buts--qui incluent une réelle volonté de gagner le soutien des arabes et des musulmans pour une variété de raisons telles que la Guerre Froide, de bonnes relations commerciales et éviter un conflit.
Un autre facteur est le style unique de la politique étrangère américaine qui a tendance à être mal à l’aise avec la « Realpolitik » et qui désire éviter d’utiliser la force plus que d’autres puissances ne l’ont fait par le passé, vaut d’être pris en compte, ainsi que d’autres particularités trop nombreuses pour être traitées ici. Une manière simple d’expliquer les choses est que les États-Unis préfèrent en général une politique étrangère minimaliste--éviter les interventions ou conflits autant que possible--et une politique avec des valeurs--comme le développement et la démocratie.(3)
La critique arabo-musulmane de la politique américaine est clairement basée en partie sur l’attente de ce que l’Amérique veut et comment elle risque de se comporter. Pour beaucoup au Moyen-Orient, la vision des États-Unis est une projection de ce que ces pays, ces dirigeants ou ces mouvements feraient s’ils étaient le pays le plus puissant du monde. Ils chercheraient à atteindre une hégémonie totale et à contrôler le Moyen-Orient, utilisant la force et la subversion de manière systématique pour atteindre leur but, et extermineraient leurs ennemis sans miséricorde ou tolérance. Les États-Unis sont constamment accusés de ces même choses, comme s’ils désiraient soumettre le monde arabe et vaincre ou anéantir l’Islam.
Considérons ce que les États-Unis n’ont pas fait ces dernières dizaines d’années:
-- Ils ne se sont pas engagés dans un effort global pour renverser les régimes islamistes en Iran ou au Soudan, même si ces régimes ont parrainé le terrorisme contre les États-Unis et les ont déclarés unilatéralement leur ennemi. L’Amérique n’a pas non plus attaqué l’Iran pour son implication dans les prises d’otages américains ou le Liban pour soutenir les attaques terroristes qui ont coûté des vies américaines. Les États-Unis n’ont pas demandé l’application de sanctions pour changer certaines politiques de ces états.
-- Même si l’Iran a gardé en otages des diplomates américains, les États-Unis ont publiquement déclaré qu’ils éviteraient d’utiliser la force et chercheraient à résoudre la situation par des moyens diplomatiques.
-- Ils n’ont pas essayé de renverser Saddam Hussein en 1991 en partie parce qu’ils ont accepté l’argument que cela rendrait les États-Unis impopulaires dans le monde arabe. Même lorsque des Kurdes ou Chiites Irakiens se sont insurgés contre le régime, les États-Unis ne les ont pas aidé à faire tomber leur ennemi le plus détesté au Moyen-Orient.
-- Ils n’ont pas fait pression ou tenté de renverser le régime en Syrie, même lorsque Damas a été impliqué dans du terrorisme anti-américain. Ils ont été au devant de la Syrie pour la guerre du Golfe et le processus de paix mais n’ont pas fait pression contre Damas même lorsque les Syriens se sont retirés du processus de paix. Plutôt que de se conduire en puissance impérialiste, les États-Unis ont flatté et été au devant de Damas.
-- Ils n’ont pas détruit Yasser Arafat et l’OLP même lorsqu’ils ont été responsables de terrorisme anti-américain et se sont alignés avec l’URSS. Ils n’ont ni critiqué ni fait pression lorsqu’ils ont brisé des accords, lorsqu’ils ont fait un affront à Clinton en rejetant deux initiatives de paix en 2000 et ont enfreint au moins trois cessez-le-feu promis aux États-Unis en 2000 ou 2001. Les États-Unis n’ont pas eu de politique "anti-palestinienne" excepté par le fait qu’ils se sont opposés à la destruction d’Israël, tout en soutenant leurs efforts pour trouver un compromis au conflit qui aiderait à satisfaire les demandes palestiniennes modérées.
-- Ils n’ont pas essayé de punir l’Egypte pour son rapprochement avec l’Iraq et ses achats secrets de missiles à la Corée du Nord. Ils n’ont pas menacé l’Egypte de réduire leur aide même lorsque le Caire a refusé de coopérer dans la guerre contre le terrorisme en 2001.
-- Ils ont abandonné les sanctions contre la Libye lorsque la Libye a donné deux de ses officiers de renseignement et n’ont pas pris d’autres mesures même si le tribunal a montré que le gouvernement libyen a été impliqué dans le plasticage d’un avion de ligne américain entraînant la mort de nombreux Américains.
-- Lorsque les deux ambassades américaines en Afrique de l’Est ont été pièges en 1998 par les groupes d’Osama Bin Laden, entraînant de lourdes pertes en vies humaines, l’Amérique a répondu par une seule attaque à la roquette contre une usine au Soudan supposée appartenir à Bin Laden et utilisée pour fabriquer des armes chimiques, et une attaque contre une base d’entraînement de terroristes en Afghanistan. Si les États-Unis étaient si brutaux, impérialistes, et impatients de détruire les forces islamistes, ils auraient légitimement pu déclencher un assaut militaire de grande envergure et d’autres châtiments envers ceux qui ont abrité ou aidé Bin Laden.
-- Ils n’ont pas donné un soutien total à Israël même lorsque le processus de paix s’est effondré en 2000 mais se sont à la place attachés à maintenir une attitude neutre, passant probablement plus de temps à critiquer Israël que les Palestiniens.
-- Ils n’ont pas utilisé toutes leurs ressources et tous leurs moyens pour forcer les Arabes à soutenir le processus de paix avec Israël mais ont seulement employé des moyens de persuasion très limités.
-- Ils n’ont pas utilisé la tentative irakienne d’assassinat du précédent président George Bush pour déclarer la guerre à l’Iraq, déclenchant seulement une attaque d’une journée contre le quartier général des renseignements irakiens, et même, cela a été fait de nuit pour limiter les pertes.
-- Alors que les États-Unis ont bombardé l’Iraq et se sont battus pour maintenir les sanctions lorsque l’Iraq, de manière flagrante, n’a pas respecté ses engagements concernant l’élimination des armes de destruction massive, les États-Unis ont également fait des compromis pour alléger les sanctions, essayé d’améliorer la situation humanitaire en Iraq, limité l’utilisation de la force, et résisté aux propositions d’utiliser au maximum l’opposition irakienne pour renverser Saddam.
-- Lorsque les holdings des compagnies pétrolières américaines ont été nationalisées et que les prix du pétrole ont monté en flèche, les États-Unis n’ont pas essayé de renverser les régimes ou les forcer à baisser les prix par des menaces ou par la force.
-- Les États-Unis n’ont pas essayé de dominer le Golfe après 1990, en dépit de leur indiscutable position de force militaire dans la région ; ils n’ont pas renversé ou dominé les gouvernements locaux ; ils n’ont pas demandé une énorme compensation pour leur aide (contrairement à l’Iraq après la guerre Iran-Iraq) ou menacé de punir les Etats du Golfe s’ils ne changeaient pas leur politiques pour des politiques plus au goût des USA (contrairement aux Etats Arabes radicaux et à l’Iran), ou insisté pour qu’ils modifient leur organisation (comme l’Iran et les mouvements radicaux ont fait).
-- Les États-Unis n’ont pas lancé une campagne anti-Islamiste dans la région. Ils n’ont pas envoyé des forces ou de l’aide particulière pour contrer les insurrections, ou demandé que les groupes islamistes soient réprimés, ou fait quoi que ce soit en liaison avec ce problème.
-- Ils n’ont pas non plus tiré parti de la disparition de l’URSS pour imposer quoi que ce soit à qui que se soit et certainement pas pour établir une domination américaine sur la région. Malgré le fait qu’ils aient gagné la Guerre Froide, les États-Unis n’ont pas cherché à se venger des régimes qui ont soutenu les vaincus.
Cette liste est loin d’être complète mais elle donne un exemple sur la manière dont les États-Unis choisissent leurs options, ce qui reflète le fait qu’ils ne désirent ni dominer la région, ni détruire l’Islam, ni ébranler l’Arabisme, ou perpétrer d’autres forfaits dont ils ont été accusés. Depuis le début, il y a eu une prise de conscience de ces facteurs et un effort délibéré pour éviter de créer ce type de perceptions qui sont désormais promues par Bin Laden, par la plupart des média arabes, et par beaucoup de pays arabes.
Le fait est que, quoi qu’ai fait l’Amérique au Moyen-Orient, elle n’a utilisé qu’une petite partie de sa puissance potentielle. Elle s’est arrêtée bien avant d’atteindre ses limites, souvent de manière justifiée, et a évité toute intervention dans la mesure du possible. On pourrait prétendre que les États-Unis n’auraient pas pu faire plus pour "blesser" les Arabes et les Musulmans, mais toutes les plaintes sont centrées sur l’affirmation que les États-Unis ont agi de manière brutale et impérialiste. Si, pour quelle que raison que ce soit, les États-Unis ont limité leurs actions dans la région, ces supposés griefs contre cette super puissance contenue devraient donc être également minimisés.
Encore une fois, même si les listes ci-dessus ont exagéré la modération et le laissez-faire de l’orientation de la politique américaine dans la région--bien que d’autres points aient pu être relevés pour démontrer cette affirmation--la quantité de preuves est néanmoins impressionnante. Comment le réel rapport des faits peut être tant néglige au Moyen-Orient?
Il existe quatre manières de déformer l’Histoire. La première est de simplement de ne pas tenir compte de la vérité sur la politique américaine. Cela a été un facteur extrêmement important. Pour des raisons qui leur sont propres, exposées plus haut, les média arabes et Iraniens n’ont presque jamais dit quelque chose de positif sur les États-Unis, alors que les dirigeants arabes et musulmans--même ceux bénéficiant de l’aide américaine--ont rarement loué l’Amérique. Ne recevant pas d’informations contraires et constamment nourries par des vues opposées, il n’est pas étonnant que les masses soient hostiles aux États-Unis. Ceux qui voudraient présenter un point de vue différent sont découragés par la pression exercée sur eux, par la censure, et la peur d’être considérés comme la marionnette des USA.
Ironiquement, la plus flagrante de toutes les omissions est que les États-Unis a été la puissance extérieure qui a joué le plus grand rôle dans la libération de l’Afghanistan du contrôle soviétique. Bin Laden et ses sympathisants doivent dissimuler ce point étant donné qu’ils veulent s’attribuer tout le mérite de cet exploit et, évidemment, admettre le contraire en ferait la cible d’accusations d’être des agents américains.
La seconde technique est de déformer les évènements passés. Par exemple, Bin Laden lui-même accuse les États-Unis d’être responsables de la souffrance des musulmans du Kosovo ou de la Bosnie--qui ont été en fait protégés par les États-Unis--ou dans des endroits tels que le Timor de l’Est, les Philippines et l’Algérie--ou les États-Unis n’ont joue aucun rôle. Dans d’autres régions les motifs américains peuvent être dénaturés. Par exemple, les efforts humanitaires en Somalie sont décrits comme une campagne impérialiste, anti-musulmane vaincue par l’héroïque résistance locale. Une fois encore, les médias et dirigeants arabes ont été complices de ce fait, après avoir créé une base pour cela par leurs propres représentations des problèmes.
Une troisième méthode, et qui a été moins prise en compte par les observateurs extérieurs, a été d’ignorer d’autres menaces pour la région. Un exemple exceptionnel est le blanchissement du président irakien Saddam Hussein. Après tout, le dirigeant irakien a déclenché deux guerres; tué des dizaines de milliers de musulmans et d’arabes; pillé et saccagé le Koweït, menacé tous ses voisins, et par conséquent les villes saintes de la Mecque et de Médina, torturé et réprimé son propre peuple, contre une partie a utilisé des armes chimiques; a envoyé des missiles contre l’Iran, l’Arabie Saoudite et Israël; et a travaillé au développement d’armes nucléaires avec lesquelles il aurait pu prendre le pouvoir dans le Golfe.
Mais maintenant ont raconte aux populations arabes que ce sont les États-Unis, et pas l’Iraq, qui menacent de dominer le Golfe et d’asservir ses habitants. Les sanctions internationales soutenues par les Américains contre l’Iraq et l’utilisation sporadique de la force pour diminuer le danger que représente l’Iraq sont citées comme les raisons principales justifiant les assauts contre l’Amérique. L’étrange alliance implicite entre Bin Laden et Saddam Hussein, un séculaire qui a tué énormément d’ecclésiastiques musulmans (bien que Chiites pour la plupart) est un des éléments le plus bizarre de cette situation.
Quatrième et dernier point, il y a eu une tentative de réduire la politique américaine à un seul sujet, celui du "soutien américain à Israël," déformant également la nature et les politiques d’Israël. Ce point est discuté plus loin. Pour le moment, néanmoins, on peut dire qu’essayer de nier tout ce que les États-Unis ont fait pour le monde arabe et Musulman--et tout ce qu’ils n’ont PAS fait pour le monde arabe et musulman--en se basant uniquement sur les relations israélo-américaines montre l’inconsistance du procès fait à l’Amérique.
On ne devrait donc pas croire, comme l’ont fait beaucoup d’intellectuels américains et d’experts du Moyen-Orient, que les États-Unis sont coupables de graves péchés envers le monde arabe ou l’Iran qui méritent de leur part un sentiment de honte, un repentir et un changement dans leurs politiques fondamentales. De même, on ne devrait simplement pas accepter l’idée si répandue dans le monde arabe que le comportement américain dans le passé explique ou justifie l’attaque du 11 septembre 2001. Les raisons de ces conduites et la nouvelle stratégie anti-américaine sont bien plus profondément ancrées dans la politique moyen-orientale, et ne proviennent pas d’une simple réponse aux politiques américaines.
LE FACTEUR ISRAËL
Avant de considérer les réelles origines des vues et comportements anti-américains, le sujet des relations israélo-américaines demande une considération à part. Les États-Unis ont clairement été le principal allié d’Israël depuis les années 1970. Mais qu’est-ce que l’idée que "les États-Unis soutiennent Israël" veut dire dans le contexte global de la politique américaine et de l’actuelle montée de l’anti-américanisme? De nombreux sujets complexes et controversés sont impliqués ici mais une brève analyse couvrira les points essentiels pour les questions posées dans cet article. On devra également noter que nous nous concentrons dans ce cas sur la politique américaine et non israélienne.
Les États-Unis n’ont pas "soutenu" Israël dans le but de dominer le Moyen-Orient, pour opprimer ou exterminer les Arabes ou les Musulmans, ou pour quelques raisons fantasques--bien que profondément considérées comme réelles–si souvent mises en avant au Moyen-Orient. De plus, si Israël est devenu un allié si important des États-Unis cela n’en a pas moins été du à l’échec des pays arabes d’offrir plus aux États-Unis en terme de partenariat, en plus de l’alliance de certains avec l’Union Soviétique et leur utilisation de tactiques tel que le soutien au terrorisme anti-américain.
La politique américaine concernant Israël tourne autour de deux principes fondamentaux: aider Israël a survivre face aux réelles et puissantes menaces d’élimination et également aider à négocier un accord de paix qui serait acceptable par les deux parties et mettrait fin au conflit. Ce sont par rapport à ces deux points que les objections des radicaux à la politique américaine envers Israël deviennent claires, étant donné qu’ils désirent détruire Israël et bloquer tout arrangement négocié qui permettrait la survie d’Israël et désamorcerait leur capacité à utiliser le conflit pour fomenter une révolution dans la région.
Depuis des décennies, les pays arabes et le mouvement palestinien n’étaient pas prêts ni ne voulaient faire la paix avec Israël. Dés que des opportunités se présentaient pour faire progresser les négociations, les États-Unis les ont saisies tout au long des années 1970, 1980 et 1990. Dans le processus d’Oslo de 1993 à 2000, les États-Unis ont essayé de faciliter un marché pour les fronts israélo-palestiniens et israélo-syriens. Bien qu’il soit possible de critiquer les détails et le minutage de certains efforts américains, le but général était assez clair. Pendant le processus d’Oslo, les États-Unis ont placé un tel effort de paix en tête de leur ordre du jour international. Au fur et à mesure, ils se sont considérablement rapprochés du point de vue arabe palestinien et ont pressé Israël de faire de même.
Négocier un compromis a toujours été dans les intérêts américains précisément parce qu’ils désiraient de bonnes relations avec le monde arabe. En résolvant ce problème animé, les États-Unis seraient plus en mesure de promouvoir une stabilité régionale, de réduire les risques de guerre, et d’assurer sa propre place dans la région. Pour ces même raisons, les radicaux islamistes se sont opposés à cette ligne de conduite. En effet les efforts de paix américains--visant à alléger les problèmes régionaux--étaient plus dangereux pour leurs plans de révolution que si les États-Unis avaient évité de telles activités. Une paix réalisable renforcerait également l’influence américaine dans la région. Ce sont les raisons pour lesquelles les forces islamistes radicales s’opposent entièrement au processus de paix et ont organisé de nombreuses attaques terroristes pour le détruire. Leur doléance n’était pas que le processus diplomatique avançait trop lentement mais qu’il puisse réussir. Un succès les déposséderait d’un sujet utile et assurerait également la prédominance d’Arafat sur ses opposants islamistes, le Hamas et le Jihad Islamique. En effet, ironiquement, s’il y a bien un dirigeant moyen-oriental qui a bénéficie des efforts américains pour le renforcer face aux forces islamistes, ça a été Yasser Arafat. Le fait que Yasser Arafat et l’Autorité Palestinienne soient virtuellement devenus des clients des USA pour la plus grande partie des années 1990 ont encore plus consterné les Islamistes radicaux.
Le minutage de l’actuelle vague d’anti-américanisme montre la précision de l’analyse ci-dessus. Le retrait d’Israël du Liban, que les États-Unis ont encouragé et soutenu, n’a pas été regardé comme un pas vers la "fin de l’occupation" ou la réalisation de la paix, mais comme un signe montrant la faiblesse d’Israël et qu’une offensive contre ce pays devrait être intensifiée. Le cadre idéologique de Bin Laden a été mis en place et les attaques du 11 septembre préparées à un moment ou le processus de paix semblait le plus proche de l’échec, même si la crise a véritablement eu lieu lorsqu’il avait clairement échoué.
Il est étrange de noter que l’anti-américanisme a atteint son comble à une période ou les offres américaines pour soutenir un Etat Palestinien indépendant avec pour capitale Jérusalem Est étaient à leur niveau le plus haut. Et même si ces offres sont jugées inadéquates par divers arabes à cause de détails ou de leur présentation (et souvent basé sur des informations fallacieuses sur ce qui été proposé), cela explique ou justifie à peine que la politique U.S. soit décrite comme étant d’une horrible indifférence et brutalité.
Ceux véritablement intéressés par le soulagement rapide et réel de la souffrance des Palestiniens auraient pu réagir en disant, "Ils ont offert plus. Bien. Ils font des progrès. Essayons de les faire aller plus loin, peut-être en offrant nous-même un compromis." Les principaux griefs palestiniens auraient pu être résolus en quelques mois. Au lieu de cela, la décision a été prise de maintenir et d’escalader la violence, une stratégie vouée à l’échec et qui a déjà inflige, et continuera à infliger, plus de souffrances aux Palestiniens que n’importe quelle autre alternative.
De plus, l’affirmation laissant supposer que la crise est presque due dans sa totalité au soutien américain à Israël néglige et dénaturé d’autres points clés :
-- Cela laisse supposer que l’effondrement du processus de paix et une crise gigantesque au Moyen-Orient sont largement dus à un litige sur un ou deux quartiers de Jérusalem-Est ou sur deux ou trois pourcents des territoires occupés, et non pas du à d’autres problèmes ou à un refus de faire la paix avec Israël.
-- Cela cache le fait que Bin Laden et ses alliés ont manifesté dans le passé peu d’intérêt pour la question palestinienne et que ce sujet est un point secondaire dans une analyse globale qui voit l’Islam en guerre contre l’Occident sur une douzaine de fronts.
-- Dans une certaine mesure, les forces arabes et palestiniennes essayent à juste titre de tirer profit de la crise actuelle pour obtenir plus de concessions unilatérales des États-Unis et d’Israël.
-- Etant donne que le retrait d’Israël du Liban a été pris par les Islamistes radicaux comme une raison pour intensifier la violence, argumentant que ce succès et du à la stratégie de combat armé du Hezbollah, un retrait israélien des territoires et de Gaza ne prouverait-il pas que les attaques du 11 septembre ont apporté des gains énormes, et encouragerait plus d’attaques anti-américaines? Cela augmenterait aussi considérablement le soutien à Bin Laden qui se poserait en héros et en modèle dont on pourra dire qu’il a réussi à "obtenir plus" sur la question que tous les pays arabes.
-- Finalement, la tentative de réduire l’ensemble de la politique américaine au Moyen-Orient à la seule phrase "soutien à Israël" est un effort réel pour masquer le fait que dans la majorité des cas la politique américaine a toujours été soucieuse de soutenir des Arabes (ou Musulmans) contre d’autres, et que certains Arabes pour des raisons parfaitement valables ont recherché l’aide américaine pour survire aux forces radicales.
La plainte véritable des radicaux est que les États-Unis ont aide Israël à survivre. Les tentatives de médiation pour atteindre un accord politique, même un impliquant la création d’un Etat Palestinien souverain avec pour capitale Jérusalem Est, est un crime pour eux parce que cela diminuerait leur capacité d’exploiter cette question pour servir leur cause, et réduirait les chances de leurs pairs palestiniens de prendre le pouvoir dans leurs propres communautés. Ce n’est pas le "soutien américain à Israël" en lui-même qui a génère l’anti-américanisme, mais plutôt la déformation de la politique U.S. et également les buts poursuivis par les radicaux, qui reçoivent un écho favorable dans toute la région.
LES VERITABLE ORIGINES DE LA STRATÉGIE AMÉRICAINE
Même si l’on n’accepte pas tous les exemples donnés dans cet article pour montrer les tentatives américaines pour aider les Arabes et les Musulmans--cet article lui-même ne donne pas une liste exhaustive des cas qui pourraient être cités-- il reste une quantité énorme de preuves montrant que le procès fait à la politique américaine au Moyen-Orient ne repose pas sur un jugement objectif. Le procès fait à la politique américaine repose sur des fondements bien plus faibles qu’il n’y parait au premier abord.
Il est certain que bien des arabes et bien des musulmans ne voient pas la situation de cette manière ou agissent comme tel. "Pour de nombreux arabes, peu importe leur politique, les USA ont remplacé l’Europe coloniale comme incarnation du mal," écrit Gerges. "A leurs yeux, les USA sont l’origine de leurs maux et de leurs malheurs qui sont arrivés à leur monde dans la deuxième partie du siècle passé. Aujourd’hui, être politiquement conscient dans le monde arabe veut dire être hautement méfiant de l’Amérique, de sa politique, et de ses mobiles."(4) Pourquoi donc cette perception est si différente?
Manifestement, la divergence d’opinion sur la vision des évènements est enracinée dans un ensemble de facteurs culturels et historiques, de questions de langages et familiarités, d’intérêts et de politique. Toutefois attribuer ce résultat à un simple malentendu ou à un désaccord, honnête sur les faits est insuffisant à expliquer ce qui se passe dans la région. Seulement en examinant plus loin les problèmes peut-on comprendre les raisons de la crise, de la vague d’anti-américanisme et en particulier son minutage.
La raison réelle de la vague d’anti-américanisme dans le monde arabe est que cette stratégie offre quelque chose à tous, à un coût minime :
-- Pour les opposants radicaux, l’anti-américanisme est un moyen de rassembler un soutien massif après avoir échoué à faire de même pour une stratégie révolutionnaire antigouvernementale. Etant donne l’incapacité de mouvements révolutionnaires à renverser quelque gouvernement arabe que ce soit utilisant une variété de stratégies, ils recherchent désespérément de nouvelles tactiques. Les masses rejettent massivement les revendications des Islamistes radicaux qui se disent les vrais représentants de l’Islam, notant les nombreuses manières dont leurs vues s’écartent de l’Islam tel qu’il a toujours été pratiqué. Mais cette objection peut être balayée si l’on revêt les hérésies "fondamentalistes" des habits attrayants de la xénophobie. C’est une vielle ruse des mouvements totalitaires et une de celles qui marchent le mieux.
Un bénéfice supplémentaire pour les mouvements radicaux de l’opposition à utiliser l’anti-américanisme est que c’est une stratégie relativement sure.
Le but réel des extrémistes est de de-légitimiser les forces modérées; mobiliser les masses en utilisant la haine présente pour l’Amérique et l’attiser plus, et maintenir le mythe de l’unité arabe ou islamiste face à un ennemi étranger. Nos ennemis, raisonnent-ils, ne peuvent pas venir de nos propres rangs mais doivent être quelque chose et quelqu’un d’extérieur. La cause de nos problèmes et de nos souffrances n’est en aucun cas due à nos propres actions ou décisions mais est purement due à l’intervention d’étrangers malfaisants et de leurs agents locaux.
-- Pour les régimes, l’anti-américanisme est un moyen de détourner l’attention de leurs nombreux échecs. Au lieu de rechercher à avancer vers la démocratie, les droits de l’Homme, un niveau de vie plus élevé, moins de corruption et d’incompétence, un changement de commandement, ou n’importe laquelle des nombreuses demandes qui nuiraient aux intérêts des gouvernements et des dirigeants, l’attention peut-être détournée sur les États-Unis. Cette stratégie désamorce l’opposition et exonère les dirigeants de la pression de faire quelque chose de constructif.
En bref, au lieu d’appréhender l’anti-américanisme comme un outil utilisé par l’opposition contre eux, les régimes embrassent l’anti-américanisme tant comme un moyen de défense que comme un outil pour renforcer leur propre puissance. Une telle stratégie apaise les radicaux, distrait leurs propres citoyens, et maintient leur légitimité en tant que bons militants arabes (et musulmans). Les gouvernements ont une raison de plus d’appeler à l’unité nationale (donc d’insister pour que personne ne les critique ou ne demande de changements intérieurs) face à ce "péril" Américain pour les Arabes et les Musulmans.
La plupart des gouvernements arabes ne sont pas si effrayés par Bin Laden et ses alliés, et les régimes préfèrent certainement que ces forces attaquent l’Amérique plutôt que les leurs. Tout en reconnaissant que cette stratégie comporte certains risques, les régimes voient Bin Laden comme une menace et un problème seulement pour l’Amérique. Ils voient donc très peu le besoin de coopérer avec les États-Unis dans sa campagne anti-terroriste.
Ils peuvent espérer jouir du meilleur des deux mondes. Même s’ils ne font rien les États-Unis vont éliminer la menace que pose Bin Laden Pour les Etats modérés, leur manque de bonne volonté à aider ne leur coûtera probablement rien dans leurs relations à long terme avec les États-Unis; pour les Etats radicaux, cela n’envenimera probablement pas leur relations inamicales avec l’Amérique. En même temps, ces gouvernements peuvent attiser et manipuler les sentiments anti-américains, anti-occidentaux, nationalistes arabes et islamistes pour consolider le soutien qu’ils reçoivent.
Pour l’Iraq, l’anti-américanisme devient un outil utile dans son combat pour échapper aux sanctions et reconstruire une puissance militaire. Qui se souvient de la prise du Koweït par l’Iraq si la véritable menace est l’Amérique ? Même la guerre de 1991 a été transformée d’une lutte de libération menée par les USA en un exemple d’agression américaine anti-musulmane et anti-arabe.
Pour l’Iran, mettre l’accent sur l’anti-américanisme fournit une opportunité de repousser les forces américaines en dehors du Golfe et de faire un appel trans-musulman qui dissimule les handicaps de l’Iran d’être Chiite et non Sunnite, d’être Perse et non Arabe. En même temps, les États-Unis ont éliminé leurs voisins gênants, le gouvernement des Talibans en Afghanistan, bien que Téhéran ne veuille pas non plus que l’Afghanistan devienne un client américain.
Pour la Syrie, l’anti-américanisme est un substitutif à la réforme que le président Bashar Al-Asad avait promis et a rapidement évacué. Pour les dirigeants palestiniens, l’anti-américanisme efface leur rejet des offres de paix et leur recours à la violence, tout en fournissant une arme efficace pour mobiliser le monde arabe et un tremplin pour ébranler le soutien international à Israël et demander plus de concessions.
L’Egypte peut une fois encore se poser en meneur champion des intérêts arabes, avec en plus quelques lettres de créances islamiques à ajouter à l’actif du gouvernement. Elle peut essayer d’utiliser la crise pour demander aux États-Unis de faire pression sur Israël pour obtenir des concessions unilatérales comme moyen pour diminuer l’anti-américanisme au Moyen-Orient. Le Caire peut également s’attendre de manière réaliste à ce que cette non-cooperation, et même cette continuelle hostilité anti-Américaine des médias égyptiens contrôlés par l’Etat, ne vont pas compromettre les deux milliards de dollars d’aide annuelle Américaine qu’il reçoit.
Les gouvernements arabes peuvent aussi utiliser la crise pour demander plus de concessions de l’Occident et, de la, gains matériels pour eux-même. Ils soutiennent qu’ils ne peuvent rien faire car ils ont les mains liées par la passion de l’opinion publique (un facteur qui ne les a jamais empêchés d’agir fermement lorsque ce même facteur menace leurs propres intérêts). Ils insistent sur le fait que les États-Unis doivent faire pression sur Israël pour obtenir des concessions unilatérales, mettent fin aux sanctions contre l’Iraq, et répondent à leurs autres demandes--sans aucun acte réciproque de leur part--comme seul moyen de désamorcer la crise.
Une fois de plus, il faut souligner qu’aucun gouvernement arabe (à l’exception éventuelle du Soudan) et certainement pas le régime iranien, apprécie Bin Laden ou souscrit à sa vision particulière de l’idéologie islamiste. Ils ne désirent pas (à l’exception possible de l’Iraq) le soutenir ou faire son éloge. Mais ils vont exploiter ses idées et ses actions, les adaptant selon leurs besoins, et ils n’attaqueront directement ses forces seulement si elles sont considérées comme une menace à la stabilité interne. L’idéologie de Bin Laden dans sa totalité est trop dangereuse: ils ne veulent pas d’une confrontation avec l’Occident ou une guerre contre la Chrétienté. Ils ne veulent pas perdre leurs arrangements commerciaux ou leur aide économique ou leurs accords de défense militaire qu’ils ont avec les États-Unis. Mais s’ils peuvent s’en tirer à bon compte, les régimes joueront aussi le jeu de l’activisme arabe et islamiste chez eux pour gagner des avantages intérieurs, renforçant ainsi l’antagonisme de leur population à l’Occident et aux États-Unis, tout en rendant une solution pacifique au conflit israélo-arabe difficilement réalisable.
-- Pour les intellectuels et les faiseurs d’opinion, l’anti-américanisme leur permet de donner libre cours à leur colère contre une cible approuvée par le gouvernement, plutôt que de risquer leur place de courtisans privilégiés des souverains en prenant de courageuses positions pour dénoncer les injustices de leurs propres sociétés. Ils n’ont pas non plus à considérer une modification de leurs traditionnelles idéologies militantes. Toute personne qui diffère avec l’opinion courante peut être intimée de se taire en étant accusée d’être anti-arabe, anti-musulman et agent de l’Amérique. Ceux qui parlent de réformes intérieures, de démocratisation, de privatisation et d’autres changements peuvent être réduits au silence.
-- Pour les masses, l’anti-américanisme s’inscrit dans la continuité de ce qu’on leur a enseigné à l’école, dit dans les médias contrôlés par l’Etat, de ce qu’elles ont entendu prêcher à la mosquée, et de la politique conduite par leurs dirigeants (ou par les mouvements d’opposition). Haïr l’Amérique en rendant responsable de tout ce qui ne va pas dans leur vie les faits se sentir mieux et donne une explication sur la manière dont le monde marche. Il est important de comprendre que ces attitudes ne sont pas de simples explosions de colère ou la conséquence des images de l’Intifada palestinienne vues sur la chaîne de télévision al-Jazira mais sont les produits de décennies de conditionnement et de propagande partiaux et sponsorisés par l’Etat.
Considérons, par exemple, de quelle manière l’Egypte--discutablement le plus grand allié de l’Amérique dans le monde arabe--s’est occupée du crash de l’avion d’Egypt Air en 1999, lorsqu’un avion de passagers s’est abimé dans l’océan et qu’un des membres de l’équipage a été suspecté--bien que cela n’ai pas été prouvé--d’être responsable de l’accident. Dans les déclarations officielles et les médias contrôlés par l’Etat, cette tragédie a été présentée comme une conspiration américaine ou orchestrée par Israël. Les suggestions qu’un co-pilote égyptien ai pu délibérément provoquer le crash ont, pour des raisons politiques ou personnelles, été rejetées et prises pour des calomnies sur l’Egypte et son peuple. En bref, même l’enquête sur le crash de l’avion a été présentée aux masses dans des termes anti-américains incendiaires.(5)
Tous ces groupes peuvent projeter de l’anti-américanisme le plus facilement et complètement parce qu’ils partagent une prémisse commune basée sur l’expérience passée et des attentes actuelles: Quel que soit le bruit qu’ils font, les États-Unis ne feront pas grand chose pour les punir de leur comportement. Alors que le sujet de plainte est que les États-Unis sont responsables de tous les maux et sont supposés être une brute satanique, ils croient simultanément que les États-Unis sont impuissants.
Il y a donc une étrange coïncidence d’intérêts entre Bin Laden et de nombreux gouvernements arabes. Les radicaux soutiennent que ceux qui s’opposent à eux sont des marionnettes aux mains de l’Amérique, et les modérés sont d’accord pour pousser leurs peuples et les radicaux à attaquer l’Amérique plutôt que de se faire eux-même attaquer.
Si la réaction arabe et musulmane est expliquée purement en termes des péchés passés de l’Amérique et de leurs propres griefs, aucun de ces points ne peuvent être compris. La réalité du Moyen-Orient est ainsi dissimulée et rendue incompréhensible. En bref, il n’est pas vrai de dire qu’"il n’y a pas de fumée sans feu" si l’on entend par la que la politique étrangère Américaine a elle-même provoqué de l’antagonisme. Il serait plus précis de dire que lorsqu’il y a de la fumée, il y a des incendiaires au travail.
Existent-ils de légitimes griefs arabes et musulmans contre l’Amérique ? Bien sûr qu’il y en a. Mais il y a également de légitimes griefs américains contre les pays arabes et les mouvements d’opposition islamistes qui sont pareillement impressionnants. De plus, on doit évaluer le niveau global des griefs légitimes et de la légitimité d’une réponse terroriste à ceux-ci. Une bonne manière de procéder est de les comparer aux griefs et réponses des populations dans d’autres pays et régions.
Si l’on veut juger les griefs relatifs contre l’Amérique basés sur les politiques américaines, les Arabes et Musulmans du Moyen-Orient se trouveraient relativement loin en bas de liste. Après tout, on pourrait bien plus facilement trouver, justifier et considérer comme bien plus grands les griefs des Indiens américains et des Afro-américains ; des Japonais et des Allemands, vaincus et occupés après la deuxième Guerre Mondiale; les habitants d’Amérique du Sud, qui ont fait face aux coups d’Etats et régimes militaires soutenus par les USA ainsi qu’un haut niveau d’influence économique; les Philippins et Portoricains, dirigés par les États-Unis pendant des décennies ; les Cubains sujets a des sanctions américaines; les Russes et les peuples de l’ex-URSS vaincus lors de la Guerre Froide; et les Vietnamiens et autres peuples d’Asie du Sud-Est qui ont souffert de centaines de milliers de pertes ainsi qu’un bombardement intensif et global américain, du napalm et de la déforestation; les Chinois à qui le soutien U.S. à Taiwan déplait; ou les Africains du sub-Sahara, qui ont déploré le soutien américain à l’Afrique du Sud.
Un grief qui existe à peine au Moyen-Orient, alors qu’il est éminent dans d’autres régions, est le problème de l’exploitation économique. Les états producteurs de pétrole ont un pouvoir économique et une richesse importants, régentant les compagnies américaines comme ils le désirent. Contrairement à l’Amérique Latine ou à l’Asie, il y a très peu d’investissement américains au Moyen-Orient. Il n’y a pas de domination économique tel qu’il y en a en Amérique Latine, des ateliers ou les ouvriers sont exploités comme en Asie, ou un contrôle sur les matières premières comme en Afrique.
A cet égard, le Moyen-Orient a bien moins de raisons d’avoir des griefs que d’autres regions. Il est difficile d’argumenter que les arabes sont pauvres parce que les Américains sont riches. Et il ne peut pas être dit que les matières premières arabes sont vendues à bas prix en échange de biens industriels occidentaux à prix élevés, une situation assez différente des pays qui n’ont que du cacao ou de l’étain à vendre.
Un autre grief qui a peu ou pas de réalité au Moyen-Orient comparé à d’autres régions est la plainte que les États-Unis y font et défont les gouvernements. Depuis le coup d’état iranien pro-Shah en 1953, il n’y a littéralement pas eu un seul cas dont les États-Unis peuvent être crediblement accusés, et encore bien moins peut être démontré, au Moyen-Orient. Uniquement en ce qui concerne l’Iraq, les États-Unis ont été impliqués, à moitie à contrecœur, dans la tentative de changer le gouvernement.
Le point ici n’est pas seulement de juger le bien-fondé de ces griefs potentiels en tant que tels, mais de dire qu’ils sont bien moins réels et étendus que ceux des populations au Moyen-Orient. Tout le monde a des griefs contre l’Amérique mais cette haine ne prend une forme aussi étendue et populaire que dans cette seule partie du monde. On ne trouve nulle part ailleurs un soutien populaire et gouvernemental aux attaques contre les États-Unis. Il y a quelque chose de très singulier dans cette situation et le problème ne provient visiblement pas de l’étendue des méfaits américains. Au contraire, cela implique que les origines du problème sont profondément ancrées dans des erreurs locales, utilisant l’Amérique comme une excuse et un outil de manipulation politique et de contrôle.
En effet, le procès fait à l’Amérique au Moyen-Orient est souvent une tentative de justifier l’utilisation des États-Unis comme cible commode, employant la même technique que l’Allemagne Nazie, l’URSS Communiste, et que d’autres dictatures en leur temps. C’est un moyen pour mobiliser les masses, excuser les imperfections des gouvernements locaux, et mener les mouvements idéologiques à la victoire. C’est également un moyen de dénigrer tout un ensemble d’idées autrement attirantes--liberté politique, modernisation, etc.--qui sont liées à l’Amérique en calomniant ce pays perçu comme le modèle et le promoteur de cette façon de vivre.
L’Islam traditionnel et des aspects de la société arabe sont assaillis par l’occidentalisation ou l’américanisation, la modernisation et la globalisation. Mais la même situation s’applique aussi pour toutes les autres parties du monde, l’Europe inclue. Dans de nombreux endroits, la réaction à ce défit est le rejet de certains aspects de ces choses et l’adaptation d’autres. Nulle part ailleurs dans le monde néanmoins, la résistance est si intransigeante et complète (tout du moins de manière rhétorique) que dans le monde arabe et musulman. L’anti-américanisme est aussi un élément particulier de cette réponse.
La subtilité de langage à ce propos est très révélatrice. En commençant par le chef révolutionnaire iranien l’Ayatollah Ruhollah Khomeini dans les années 1970, il est devenu très commun de désigner les États Unis comme étant le "Grand Satan" et Israël, le "Petit Satan". Mais Satan, dans les religions chrétiennes et musulmanes, n’est pas une brute impérialiste, mais plutôt un tentateur. Il vante sa marchandise de manière tellement attrayante que les gens lui vendent de plein gré et volontairement leurs âmes.
Beaucoup parmi les musulmans extrémistes, la plupart des terroristes suicides du 11 septembre inclus, ont eu beaucoup de contacts personnels avec l’Occident, comme cela a été le cas des étudiants militants iraniens qui ont soutenu Khomeini, et qui se sont emparés de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979. Ils ont été très près de succomber à la “tentation” et ils ont fini par définir leur Islam non pas comme la plupart des musulmans comme un ensemble de croyances à l’intérieur desquelles ils se sentent protégés, mais plutôt comme une façon de maintenir leur identité personnelle contre l’Amérique et l’Occident, précisément parce qu’ils ont peur de leur propre désir de se joindre à la société Occidentale. Cette attitude basique est courante parmis les Arabes à un degré plus ou moins grand, en particulier parmi la classe des gens qui gouvernent et qui dirigent les médias. Bref, l’anti-américanisme, dans ce contexte ne provient pas de la laideur de la politique américaine mais de l’attrait pour la société américaine.
L’ANTI-AMÉRICANISME COMME REFUGE FINAL
Un proverbe dit que le patriotisme extrême est le dernier refuge des scélérats. Dans ce sens, l’anti-américanisme est un dernier refuge pour les systèmes politiques et mouvements qui ont échoué dans le Moyen Orient. Entre les années 1940 et 1990, le monde arabe a subit plusieurs défaites, déceptions et échecs. Il a été incapable de s’unir, de détruire Israël, d’atteindre un développement économique rapide, de créer des structures politiques représentatives, de bannir la violence, ou de faire des améliorations considérables pour le niveau de vie des populations. Le développement à grande échelle des ressources de pétrole et de gaz dans une poignée de pays a virtuellement été la seule exception à ce modèle. Et même cela s’est traduit chez beaucoup par de la frustration, étant donné que cela a fortifié les sociétés les plus traditionnelles et leur influence.
Entre les années 1950 et 1990 les
idéologies et stratégies arabes ont eu, de manière générale, des conséquences
désastreuses. Le nationalisme pan-arabe a divisé le monde arabe, au lieu de le
réunir. Des guerres inutiles ont épuisé des ressources rares. Le développement a
été retardé; les dictatures ont proliféré. L’OLP a été d’une défaite à une
autre. Le Liban et l’Algérie ont connu des guerres civiles destructrices.
L’Islam, en se présentant comme un utopique plan alternatif au nationalisme
arabe, a provoqué plus de tumulte et violence sans être capable de prendre le
pouvoir, en dehors de l’Iran. La guerre Iran-Iraq et l’invasion iraquienne du
Koweït a coûté des centaines de milliers de vies et a causé la perte de
milliards de dollars en vain.
Un groupe ou une idéologie l’un après l’autre a promis de résoudre ce problème-- le nassérisme, le baathisme, le marxisme, le liberationisme national, Saddam Hussein, Khomeini, l’islamisme et bien d’autres encore. Tous ont échoué, infligeant en général des pertes énormes à leurs populations respectives et laissant ces pays et sociétés encore plus arriérés qu’avant. Une méthode après l’autre a également eu le même résultat. Ni les coups militaires, ni les soulèvements des masses, ni le terrorisme, ni les organisations sociales populistes, ni la participation aux systèmes électoraux, ni la lutte par guérilla ont apporté les résultats désirés.
Arrivé aux années 90, cette montagne d’échecs ne pouvait plus être cachée. Le monde arabe semblait avoir touché le fond. Même en Iran, la Révolution Islamique était durement critiquée par la majorité de la population. Ayant épuisé toutes les vielles idées, beaucoup d’Iraniens étaient prêts à considérer des innovations extrêmes telles que la modernisation, la privatisation, la démocratisation, la modernisation de la société civile, la paix avec Israël et l’amitié avec les États-Unis. Un débat sérieux a eu lieu sur le choix d’un chemin différent.
Au bout du compte, plusieurs ont cependant jugé comme trop dangereuses les solutions proposées, malgré les abondants bénéfices qu’elles auraient apportés. Pour des raisons réelles et rationnelles à ce propos. Par exemple, une démocratie aurait signifié la perte de pouvoir des régimes actuels. La modernisation aurait pu signifier une influence croissante occidentale et des tendances séculaires. Une paix avec Israël aurait exigé d’abandonner des idées et attentes précieuses. Plutôt que d’être outragés par l’échec du processus de paix israélo-arabe, les chefs arabes, les radicaux de l’opposition, et les intellectuels se sont inquiétés d’un possible succès, et en conséquence la possibilité de perdre cette question comme excuse pour maintenir le monde arabe figé dans le temps. Après tout, à très peu d’exceptions près, les états arabes étaient gouvernés et avaient des systèmes très proches de ceux qui avaient prévalu dans les années 1970-80.
Si, en effet, il y avait la paix avec Israël ainsi que d’autres grands changements, virtuellement tous les régimes auraient de sérieux ennuis. Quelle excuse trouveraient-ils pour soutenir leurs dictatures? Quelles raisons auraient-ils pour maintenir leurs fortes dépenses militaires? Comment pourraient-ils continuer de résister aux demandes pour un meilleur niveau de vie, pour plus de démocratie, pour un changement social et pour une réforme économique? Sans le spectre d’un conflit, ne serait-il pas plus difficile de lutter contre la globalisation avec son occidentalisation et ses défis à la tradition?
Pour ces régimes, la démocratisation
et les Droits de l’Homme pourraient signifier leur défaite. En Occident, la
chute du bloc soviétique a été accueillie comme une grande victoire pour la
démocratie et la paix internationale. Néanmoins, dans le monde arabe les
dirigeants avaient non seulement perdu un allié mais se demandaient si la chute
de ces régimes n’était pas un prélude à leur propre fin. Ils avaient remarqué de
quelle manière les mouvements pour la démocratie et la pression pour plus de
libertés civiles avaient entraîné la chute des régimes dictatoriaux, et
pouvaient bien se demander si un peloton d’exécution ne les attendait pas dans
l’avenir. Ces individus qui s’étaient enrichis grâce à leurs relations
gouvernementales avaient de quoi s’inquiéter qu’un véritable marché et la
compétition ne les remplacent. Les officiers devaient se demander si leurs
budgets militaires élevés allaient être acceptés. Les islamistes et
nationalistes radicaux de l’opposition pouvaient très bien supposer qu’ils
seraient mis de côté lorsque les mouvements libéraux démocratiques d’opposition
atteindraient le pouvoir. Les ecclésiastiques musulmans savaient qu’une
ouverture de la société pourrait entraîner le déclin et la dilution de la piété.
Les intellectuels ont compris que si les slogans idéologiques, le seul produit
qu’ils avaient à fournir, devenaient démodés, ils devraient réellement avoir à
travailler pour gagner leur vie.
Ceci est une présentation bien trop brève d’une période historique majeure.
Cependant on pourrait donner des dizaines d’exemples pour justifier chaque
aspect de cet argument. La conclusion est la suivante: à la fin des années 1990,
des pans considérables de la société arabe et iranienne étaient à la recherche
de nouveaux dirigeants, doctrines et stratégies qui pourraient les empêcher de
devenir obsolètes et politiquement, et peut-être littéralement, morts.
Des éléments de cette contre-révolution avaient déjà émergé en l’an 2000. Les dirigeants palestiniens et la Syrie ont refusé de faire un compromis de paix avec Israël non pas parce qu’ils ont été horrifiés par un pourcent de l’offre proposée ni parce qu’ils ont été blessés, mais parce qu’un tel résultat semblait bien trop dangereux pour leurs intérêts. Le nouveau président de la Syrie Bashar Al-Asad, a essayé de détruire des mouvements de réformes. Des mois avant l’attaque sur New York, le gouvernement syrien discréditait la société civile et la démocratie en les dénonçant comme des importations occidentales. Les faucons iraniens ont stoppé les réformateurs bien que ces derniers aient gagné les élections, en les accusant d’êtres des agents américains. Saddam Hussein a été près de réussir à se débarrasser des sanctions sans avoir à faire un seul compromis, en persuadant la plupart du monde que l’Amérique était en train de persécuter et de tuer son peuple.
Mais c’est l’apparition de Bin Laden et sa "grande réussite" du 11 septembre 2001 qui a été un tournant décisif, fournissant un nouveau héros, une nouvelle stratégie et doctrine pour justifier le sabordage de tout changement majeur dans la région. En Amérique, l’écrasement du World Trade Center a tué plusieurs milliers de personnes; au Moyen-Orient, cet évènement a tué tout espoir d’atteindre une percée de la paix, de la démocratie, une plus grande liberté ou un système économique plus productif. Cela a assuré la continuation du règne de la démagogie, de l’extrémisme et de la violence.
La haine contre l’Amérique justifie donc une grande partie de ce qui est mauvais dans le monde arabe et permet d’assurer qu’il continue à être politiquement dominer par des dictatures, qu’il ne soit pas libre socialement et reste économiquement sous-développé. Blâmer l’Amérique pour les échecs nationaux signifie que le débat arabe n’affronte pas les problèmes internes et les faiblesses, qui sont la cause réelle et principale des problèmes des ces pays. Cela justifie l’idée que la seule barrière à un succès complet, à la prospérité et à la justice dans le monde arabe (et islamique) sont les États-Unis.
Au lieu de s’occuper de la privatisation, de l’égalité des femmes, de la démocratie, de la société civile, de la liberté de la parole, du bon fonctionnement des lois et de vingt autres points dont le monde arabe devrait se soucier, l’attention peut être dirigée, ou plutôt détournée, sur la conjuration de la conspiration américaine. Le report de la faute des problèmes du monde arabe sur Israël et son existence est un produit régional. Peu importe l’émotion associée à l’accusation contre Israël, son existence ne perturbe réellement que les Palestiniens. L’avantage de l’anti-américanisme est que chacun peut tirer profit de ce thème et que chaque arabe ou musulman peut l’adapter selon sa propre liste de priorités. La solution au dilemme du monde arabe et des faucons iraniens n’était pas la paix, mais la fomentation d’une nouvelle vague d’hystérie contre des ennemis externes.
Bien que le rôle de Bin Laden ai été particulièrement important pour aider à éliminer la meilleure chance dans l’histoire moderne que les sociétés arabes et musulmanes réévaluent leurs erreurs passées et fassent des changements, ce rôle n’est pas nouveau du tout. Dans la pensée islamique il existe le concept d’un "réformateur du siècle", un individu charismatique qui apparaît à la fin de chaque siècle pour régénérer l’Islam.
Il serait plus précis de considérer Bin Laden comme un "provocateur de décennie".
Chaque décennie, un leader a surgi pour appeler le monde arabe ou islamique à se soulever contre l’Occident. C’est la fonction remplie par Nasser dans les années 1950-60, par les Palestiniens et d’autres mouvements révolutionnaires dans les années 1970, par Khomeini dans les années 1980 et par Saddam Hussein dans les années 1990. Chacun a reçu un large soutien et, pendant un moment historique, a occupé le devant de la scène. Chacun d’eux a promis d’être le sauveur qui résoudra les problèmes des arabes, vaincra leurs ennemis, et fera naître une nouvelle ère où les Arabes (ou musulmans ou iraniens) seraient puissants, heureux, riches et retrouveraient leur position légitime dans le monde.
Tous ont échoué. Mais après une période de déception, un nouveau héros et une idée magique ressurgissaient. L’Islam rejette l’alcool, mais l’idéologie d’une attente utopique a prouvé être un enivrement tout aussi dangereux.
Arrive Bin Laden. Après tant de défaites, les attaques du 11 septembre contre l’Amérique pouvaient être considérées comme un grand succès. L’anti-américanisme était la nouvelle doctrine nécessaire. Cela semblait sensé. Ce qui était rejeté après tout était un paradigme "Américain" de la modernisation et du changement, pourquoi alors ne pas atteindre directement la source de ce méprisable programme prônant la modération, la paix, la démocratie, les compromis, l’entreprise privée, la sécularisation, l’occidentalisation, le règne de la loi, la liberté de presse, le pragmatisme, etc.? Si l’Amérique est un exemple que l’on ne veut pas suivre et qu’on veut décourager d’autres de le suivre, il faut donc que ce pays soit mauvais, entièrement mauvais. Si l’Amérique est la tentation qui semble si irrésistible, il faut la rendre peu attrayante. Il faut discréditer toute personne appréciant le paradigme, et le paradigme lui-même.
Peu vont se joindre à Bin Laden et ne seront pas si nombreux ceux qui vont souscrire au personnage ou à ses méthodes de manière explicite. Mais les idées de base qu’il a exposé semblent être désormais la nouvelle vague qui portera les Arabes et Musulmans à la victoire sans compromis. D’une façon plus réaliste, cela sera très utile pour stopper les types de pensées et de changements dont les Arabes et Musulmans du Moyen-Orient et du monde entier bénéficieraient le plus. Evidemment cela est voué à l’échec comme les essais précédents, et l’eau deviendra rouge du sang des innocents assassinés au nom d’une préférence de l’extrémisme à la modération, de la violence à la paix.
Et cependant cette progression est sensée. Elle en sert beaucoup dans le monde arabe et en Iran, même si Bin Laden est vaincu. On pourrait même dire que, dans un certain sens, le nouvel anti-américanisme est en particulier utile si Bin Laden est vaincu. Dans ce cas, cela permettrait d’utiliser une rhétorique utile sans avoir le mouvement révolutionnaire dangereux.
Un des aspects les plus fascinant du nouvel anti-américanisme--bien que même ce point ne soit pas tellement nouveau--est la contradiction entre la vision des Etats-Unis comme une brute arrogante qui mérite d’être punie pour ces méfaits contre les Arabes et les Musulmans, et comme un faible lâche. Il y a deux légères variations quant à la manière dont le problème est présenté, bien que la différence entre elles ne soit pas de grande importance. On pourrait dire que l’Amérique a toujours été lâche, et que les révolutionnaires héroïques exposent seulement les faits, ou que les Etats-Unis sont lâche face à l’heroisme des révolutionnaires et leur habile stratégie d’attaque directe contre l’Amérique.
Alors que les radicaux font le portrait d’une Amérique brutale pour provoquer la colère contre elle, ils doivent également la présenter comme faible pour encourager les Arabes et Musulmans à la combattre et croire qu’ils peuvent la vaincre.
Après tout, les états révolutionnaires et radicaux sont frustrés pas le fait que déjà trop d’arabes et de musulmans ont peur des Etats-Unis, ou du moins voient leur amitié comme un atout qu’ils ne désirent pas perdre. Les révolutionnaires ont une bataille pénible à livrer s’ils veulent que les masses et les régimes se joignent effectivement à eux. Ils doivent répondre à des questions difficiles : Pourquoi les populations ne les écoutent pas et ne se rebellent pas contre leurs dirigeants et l’influence américaine? Pourquoi tous les régimes ne déclarent-ils pas tous en même temps la guerre à Israël et pourquoi les musulmans ne s’offrent-ils pas par milliers comme volontaires aux attentats suicides? Pourquoi les intérêts américains ne sont-ils pas attaqués partout et les "idées" américaines totalement rejetées?
Une raison évidente pour cela est que différentes personnes et gouvernements ont peur de perdre cette guerre parce qu’ils ont peur des Etats-Unis. Bien sûr, une des dérives de la représentation de l’Amérique comme le "Grand Satan" a été de la rendre encore plus terrifiante, lui donnant encore plus d’influence dans la région. Comme cela est souvent arrivé dans l’histoire du Moyen-Orient, quoi que puissent dire haut et fort en public les politiciens et les autres, ils désirent une telle puissance de leur coté.
Les révolutionnaires doivent donc persuader les masses et les leaders que l’Amérique et simultanément horrible et impuissante: que les Etats-Unis ne peuvent rien faire s’ils sont attaqués, ridiculisés et dédaignés. Impuissants contre leurs propres dictateurs, contre les défaites, contre les régimes corrompus, contre les restrictions à leur religion et les restrictions de leur religion, contre la pauvreté, tout arabe ou musulman peut au moins ‘cracher’ sur les Etats-Unis et s’en sortir.
Là aussi il y a un problème crucial avec le débat américain autour de la crise sur le terrorisme: les faiseurs d’opinions, diplomates et académiciens américains définissent le comportement de l’Amérique au Moyen-Orient comme ayant été trop dur. En fait, la conviction que l’Amérique peut être vaincue et l’empressement à essayer une telle stratégie provient du fait que les Etats-Unis ont été trop faibles et doux dans leurs réactions. Loin d’attaquer les Etats-Unis parce qu’ils sont réellement une grande brute, les extrémistes de par le passé et aujourd’hui ont lancé des attaques pour prouver que les Etats-Unis n’étaient qu’un tigre de papier.
Cependant, alors que la politique U.S. a commis des erreurs, la plus grande erreur de toutes a probablement été l’exact opposé de ce dont on l’accuse tant sur son territoire qu’au Moyen-Orient. Plutôt que d’avoir été coupables de brutalité, les Etats-Unis ont été trop doux pour mériter le respect. Voila un pays ou le texte le plus influent sur le Moyen-Orient, le livre d’Edward Said, L’Orientalisme, accuse les Américains--et en particulier les écrits Américains-- d’insulter continuellement et de complètement se méprendre sur le Moyen-Orient. En fait le manque total de compréhension de la part du Moyen-Orient et le comportement hostile envers l’Amérique ont de loin excédé ces qualités que l’on reproche aux Etats-Unis.
Les quatre citations qui débutent cet article montrent que le respect, plutôt que l’amour, est la qualité appréciée dans un Moyen-Orient qui a accepte la Realpolitik jusqu’au plus profond de sa chair.(6) Après que les Etats-Unis n’aient pas répondu fermement à tant d’attaques terroristes dans le passé, aient laissé Saddam Hussein au pouvoir mais aient laissé tomber le Shah, aient fait pression sur leurs alliés et aient courtisé leurs ennemis, aient laissé le processus de paix si cher à leur cœur être rejeté sans émettre la moindre critique sur les responsables de l’échec, et aient agi si souvent de cette manière, pourquoi d’autres devraient-ils respecter leurs intérêts ou craindre leur colère ?
Si l’on étudie les différentes idéologies des radicaux au Moyen-Orient--de l’Ayatollah Khomeini en Iran, de Saddam Hussein en Iraq, ou de Bin Laden par exemple--on trouve un fil conducteur commun: tous prétendent que l’Amérique est vraiment faible et peut être vaincue avec les méthodes adéquates. Khomeyni lui-même a déclare que l’Amérique "ne peut sacrément rien faire" pour arrêter la révolution Islamiste.(7) Ca a été Saddam qui a appelé les Arabes à se battre contre les Etats-Unis. Et maintenant c’est au tour de Bin Laden d’insister sur le fait que la volonté des croyants véritables de sacrifier leur vie va permettre à un petit groupe de terroristes de détruire l’Amérique.
En même temps, la supposée grande brute--les Etats-Unis--s’est primordialement inquiétée de prouver qu’elle était les amis des arabes et des musulmans. Attaque terroriste après attaque terroriste, elles se sont succédées depuis les années 1970 sans aucune réponse américaine musclée. L’Iran a pris des otages et les Etats-Unis ont répondu par une désastreuse opération de sauvetage soldée par un échec. Lorsque Saddam a menacé d’envahir le Koweït, les diplomates américains lui ont assuré que les Etats-Unis désiraient éviter toute implication. La Syrie et les dirigeants palestiniens se sont moqués des tentatives de médiation américaines et les Etats-Unis ont à peine émis une critique.
De plus, les réponses aux attaques terroristes ont été, en pratique, mise en sourdine. Chaque président américain, en commencant par Ronald Reagan, ont fait des discours vigoureux sur la manière sévère dont les terroristes anti-américains seraient punis, cependant cela n’est jamais arrivé. Pendant les années 1980 et 1990, les terroristes du Moyen-Orient ont perpétré de nombreuses attaques contre des intérêts et des citoyens américains. Des diplomates et des officiers militaires américains ont été assassinés au Liban et au Soudan; des Américains ont été pris en otages au Liban et en Iran; des ambassades américaines ont été attaquées au Liban, en Afrique de l’Est, et dans d’autres endroits; deux présidents américains ont été la cible de tentatives d’assassinat (George Bush, en quittant des bureaux au Koweït, Bill Clinton aux Philippines); des terroristes ont lancé ou essayé de lancer des attaques sur le sol américain; et des soldats américains ont été tués en Allemagne, en Arabie Saoudite et au Yémen.
A quelques exceptions prés--le premier plasticage du World Trade Center et l’attaque sur la Libye après l’explosion d’une discothèque fréquentée par des soldats américains à Berlin--les Etats-Unis n’ont pas réagi de manière vigoureuse ou effective. Il est peu surprenant que la crédibilité américaine en ai souffert et que cela ai encouragé plus d’attaques. Si les Etats-Unis apparaissaient aux yeux des moyen-orientaux comme plus forts et plus déterminés, ce facteur diminuerait, et les activités anti-américaines n’augmenteraient pas.
Ce que l’Amérique doit faire maintenant est d’appliquer les leçons politiques fondamentales et classiques : crédibilité, puissance et dissuasion entre autres. Comme le conseille une autorité telle que le président syrien Bashar Al-Asad:"Il est important de gagner le respect, plutôt que la sympathie."(8)
Pour démontrer que ce n’est pas un phénomène nouveau, considérons deux brèves etudes-type : l’Iran et l’Iraq.
De nombreux Iraniens ont eu peur de pousser la révolution trop loin en 1978 et 1979, convaincus que les Etats-Unis interviendraient et les détruiraient. Cette idée était en accord avec la vision du monde iranienne. A la base, les Iraniens se voyaient comme les pions des étrangers et de leurs conspirations. Tout au mieux, les Iraniens ont pu occasionnellement et intelligemment manipuler ces puissances pour servir les intérêts de l’Iran. Puis Khomeini a proclamé que la libération était proche. Si l’Amérique, avec toute sa puissance et sa détermination satanique ne pouvait libérer ses propres diplomates pris en otages, comment pourrait-elle faire tomber la Révolution iranienne? Washington pouvait bien continuer à faire du bruit et fulminer, mais si les Iraniens étaient unis sous la direction de Khomeini, la révolution serait invincible.
"Nos jeunes doivent être surs que l’Amérique ne peut sacrément rien faire," a répété Khomeyni à plusieurs reprises. Les Etas-Unis étaient trop impuissants pour intervenir directement avec leur puissance militaire, et si besoin était, l’Iran pourrait toujours vaincre cette intervention en mobilisant ses habitants, qui n’aspiraient qu’a devenir des martyrs.(9)
Les dirigeants iraniens ont continue de mettre en exergue ce thème. Presque une décennie plus tard, le ministre de la planification et du budget Mas’ud Zanjani, ridiculisant l’intervention américaine pour défendre la flotte marchande du Golfe contre les attaques iraniennes en 1987, expliquait que les Etats-Unis ne se battraient jamais dans le Golfe, parce que leurs forces étaient trop vulnérables, que les populations américaines et européennes s’opposeraient à une telle intervention et que les Américains se retireraient rapidement s’ils souffraient de pertes.(10)
En 1998, après une nouvelle décennie, l’Ayatollah Ali Khamenei, successeur de Khomeini comme Garde Suprême de la république islamique d’Iran et leader de la faction dure, insistait sur le fait qu’il n’y avait pas de raisons de négocier avec les Etats-Unis. Après tout, proclame-t-il, l’Iran a démoli le mythe d’invincibilité de la superpuissance américaine en résistant à ses menaces et en ne se pliant pas à ses demandes. Suivant l’exemple de l’Iran, les musulmans du monde entier ont commence à combattre et a exprimer leurs sentiments islamiques. Khameini a mis en place un combat qui dure depuis 20 ans entre deux camps en compétition sur la scène politique internationale--le camp de l’arrogance dirigé par l’Amérique et le camp islamique dirigé par la république islamique d’Iran. Le camp islamique a progressé et remporte des victoires, des mouvements Islamiques ont pris le pouvoir dans différents états.
Saddam Hussein diffère sur beaucoup de points avec Khomeini, mais ils s’accordent tous les deux sur le fait qu’un homme qui prendrait la tête du Moyen-Orient en attaquant l’Amérique devra convaincre les Arabes et Musulmans que cette dernière est faible. Et, comme pour Khomeini, les politiques américaines semblent avoir prouvé la justesse des vues de Saddam. En réponse aux actes et menaces de Saddam à la fin des années 1980, Washington a envoye des signaux de faiblesse à Bagdad. Il a interprété les tentatives d’éviter un conflit comme la preuve que l’Amérique avait peur d’une confrontation avec lui. Chaque démarche visant à apaiser la situation a seulement augmente l’audace de l’Iraq sans le persuader que les Etats-Unis désiraient être son allié. Les Américains sont "prêts à nuire à l’Iraq," a déclare un jour un des principaux dirigeants de ce pays. Le problème ne résidait pas dans le fait que les actions Americaines aliénaient l’Iraq mais que la nature même du régime irakien le rendait inévitablement opposé aux Etats-Unis.
Permettre à Saddam de menacer les Etats-Unis sans que ces derniers réagissent a donné à Bagdad une image de vainqueur aux yeux des Arabes et a fait croire à l’Iraq qu’il pourrait s’emparer du Koweït impunément. Rien de moins qu’un expert en la matière, le délègue du ministère des affaires étrangères irakien Mizar Hamdoon--en plus de ses compétences sur l’Iran--explique que, "les agresseurs profitent de l’apaisement. Le monde l’a appris en payant un prix énorme lors de l’accord de Munich en 1938.… Comment les généraux allemands pouvaient-ils s’opposer à Hitler après sa réussite?"(11) Si l’Amérique ne les a pas arrêtés, les subordonnés et les voisins de Khomeini ou de Saddam n’essaieraient pas non plus.
Après n’avoir fait montre d’aucune réaction vigoureuse quand l’Iraq a utilisé des armes chimiques contre les Kurdes, a menacé Israël, a franchement encouragé l’anti-américanisme, ou lancé un ultimatum au Koweït, les Etats-Unis ont aide à persuader Saddam qu’il pourrait occuper et annexer son voisin en s’en tirant à bon compte. En essayant d’éviter les difficultés avec l’Iraq, la politique américaine a en fin de compte précipité les choses vers une crise bien plus importante en août 1990.
Lors de la visite du sous-secrétaire d’Etat John Kelly dans la région en février 1990, Saddam lui a dit que l’Amérique était la seule puissance extérieure qui comptait au Moyen-Orient. Il a supposé que les Etats-Unis utiliseraient leur puissance écrasante comme lui-même l’aurait fait: pour éliminer les régimes radicaux et prendre le contrôle de la région. Si les Etats-Unis n’agissaient pas, Saddam comblerait ce vide.
Mais le dirigeant irakien savait que l’Amérique était objectivement puissante et pouvait dicter aux régimes arabes leur comportement et les changements à opérer dans leurs politiques. Que pouvaient faire les Arabes pour se protéger de l’Amérique ? Deux semaines après sa rencontre avec Kelly, Saddam a ouvertement lancé le nouveau programme radical de l’Iraq dans un des discours les plus importants de sa carrière, le 24 février 1990.(12)
Saddam suggérait que les Arabes avaient trois possibilités. Ils pouvaient attendre qu’une nouvelle balance des forces se mette en place-- leur permettant peut-être d’utiliser l’Europe contre les Etats-Unis-- mais jusqu’à ce que cela se fasse, il serait peut-être trop tard. Ou bien les Arabes pouvaient abandonner, soutenant qu’"il n’y avait pas d’autre choix que d’obéir" à l’Amérique. Cette deuxième alternative demanderait aux Arabes d’abandonner à jamais leur espoir de détruire Israël ou de s’unir.
Il y avait cependant une troisième possibilité. Au lieu de changer leur manière de penser, les Arabes pouvaient changer la situation. Saddam prétendait que c’est le pessimisme arabe, et non pas le nationalisme arabe, qui était une illusion. Si les Arabes s’unifiaient derrière un chef fort, ils pourraient vaincre les Etats-Unis et Israël ou au moins protéger leur territoire contre les soi-disant conspirations américaines et sionistes qui visent à les détruire. Les armes non-conventionelles de Saddam permettraient à l’Iraq de devenir la super-puissance arabe, remplaçant le parapluie nucléaire soviétique disparu.
Les Etats-Unis, prétendait-il, étaient bien plus faibles qu’il n’y paraissait parce qu’ils craignaient un affrontement militaire et de subir des pertes. L’Amérique a montré "des signes de fatigue, de frustration et d’hésitation" au Vietnam et en Iran et s’est rapidement enfuie du Liban "lorsque quelques Marines ont été tués" dans des attentats-suicides en 1983. Il croyait que si l’Iraq agissait avec audace, l’Amérique n’oserait pas l’affronter. N’était-ce pas son expérience avec les Etats-Unis depuis deux ans?
Ces déclarations n’étaient pas un simple défi aux Etats-Unis, mais également au monde arabe. Les dirigeants et populations arabes se souviendraient-ils des leçons déplaisantes ou de l’histoire récente-- le cycle de guerres, échecs, et le gaspillage de ressources--ou est-ce que les anciennes idées et types de comportement surpasseraient le bon-sens et les entraîneraient dans l’aventure?
Le résultat a été celui que Saddam escomptait : les masses arabes se sont réjouies, les gouvernements arabes--quel que soit leur propre dédain et peur de l’Iraq--ont suivi le mouvement. Les Etats-Unis ne se sont pas mis en travers de sa route. Evidemment, Saddam s’est trompé s’il pensait qu’il pouvait prendre le Koweït et que l’Amérique se tiendrait tranquille et ne ferait rien. Mais, malgré ce mauvais calcul, il a eu suffisamment raison à propos des Etats-Unis dans le sens ou il est toujours au pouvoir aujourd’hui.
Bin Laden lui-même, et les écrivains islamistes tels que l’Egyptien Al-Najjar, tous deux cités au début de cet article, ont similairement conclu que l’Amérique ne combattrait pas de manière effective après les attaques du 11 septembre. Shaykh Nabil Qaook, un leader du Hezbollah au Liban, a remarqué que l’Amérique était bruyante et dominatrice par le passé, mais qu’aujourd’hui "lorsque la balance des forces penche de l’autre coté, on les entend hurler."(13)
Un membre du Hamas exultait à propos de l’anthrax: "Vous avez pénétré la…Maison Blanche et ils l’ont quitté comme des souris horrifiées… Le Pentagone était un monstre avant que vous n’entriez dans ses couloirs… Et voyez, on apprend maintenant que ses hommes sont en papier et ses commandants en carton, et ils s’empressent de s’enfuir des qu’ils voient…. de la poudre de craie !… Vous avez fait en sorte que les Etats-Unis nous apaisent, et nous laissent espérer un doux futur et une vie de bien-être."(14) Il a ouvertement suggéré que le terrorisme est un moyen d’obtenir de merveilleuses concessions de la part des Etats-Unis sans rien avoir à donner en retour, bien qu’il ai clairement fait comprendre qu même ces redditions ne seraient pas suffisantes.
Ces anti-américains ont attribué le comportement américain à la lâcheté, soutenant que frapper l’Amérique était un moyen raisonnable, pratique et couronné de succès pour obtenir ce qu’ils voulaient. Ils se sont trompés sur les mobiles américains. Mais si l’Amérique s’était comportée de la sorte, mue par le désir de prouver aux arabes et musulmans que l’Amérique était une amie et pour gagner leur soutien par la bonté, le résultat serait le même. La mise en pratique des bonnes intentions américaines pourrait être tout aussi coûteuse pour les Etats-Unis au Moyen-Orient que l’auraient été les soi-disant de péchés de brutalité et de lâcheté.
De même, les Etats-Unis ne persuaderont pas leurs adversaires et critiques que l’anti-américanisme est une erreur, un malentendu. Même si les Etats-Unis faisaient pression sur Israël, suspendaient les sanctions contre l’Iraq, retiraient leurs troupes du Golfe Persique, et prenaient d’autres mesures, les médias, l’opposition, et même les régimes arabes ne les loueraient pas comme un ami merveilleux et un noble exemple. Au lieu de cela, ces actes seraient vus comme des signaux de faiblesse et de peur qui encourageraient encore plus le dédain et rendraient la campagne terroriste anti-américaine irrésistible. Et si la cause originelle de cette vague d’anti-américanisme est interne, elle dépend de ces besoins et de ces forces et non pas de ce que les Etats-Unis font en réalité.
Finalement, la férocité de l’anti-américanisme, dans les mots ou actions, va laisser les dégâts à long-terme les plus durables sur le monde arabe. Rejeter la faute sur des forces extérieures empêche les Arabes de s’occuper de leurs propres problèmes et imperfections internes qui sont les causes véritables des dictatures, de la violence et de l’instabilité, du développement économique et social relativement lent, et d’autres problèmes.
Comme tant de pays totalitaires auparavant--dans le passé les dictateurs au Japon, en Allemagne et en URSS, et aujourd’hui en Iran, Iraq et ailleurs--ceux qui ont déclaré la guerre à l’Amérique jouent un jeu dangereux en exagérant les menaces extérieures pour justifier leur incompétence chez eux et leur agressivité à l’étranger. Ils se méprennent délibérément sur la politique et la société américaine, réussissant également à les souiller aux yeux des autres. Au moins l’on peut espérer que les Etats-Unis n’utiliseront pas eux aussi la calomnie. Cela serait trahir les intérêts et idéaux américains, mais aussi ceux qui dans le monde arabe et en Iran se battent contre le système décadent et pour une vie réellement plus libre et meilleure pour leurs peuples.
NOTES
1. Pour une discussion détaillée de ces comportements, voir les livres de l'auteur, The Arab States and the Palestine Conflict (Syracuse, NY: Syracuse University Press, 1982); Paved with Good Intentions: The American Experience and Iran (NY: Oxford University Press, 1980); et The Great Powers in the Middle East 1941-1947: The Road to Cold War (London: Frank Cass, 1981).
2. Fawaz Gerges, "The Tragedy of Arab-American Relations," Christian Science Monitor, 18 septembre 2001.
3. L'auteur a débatu de ces mécanismes de prises de décisions et style dans Secrets of State: The State Department and The Struggle Over U.S. Foreign Policy, (NY: Oxford University Press, 1985).
4. Fawaz A. Gerges, "The Tragedy of Arab-American Relations," Christian Science Monitor, 18 septembre 2001.
5. Voir "Egypt Air Crash: The Hidden Hand Behind the Disaster" dans Al Ahram,
Egypte, 2 avril 2000 <http://www.albalagh.net/current_affairs/egypt_crash.shtml>.
6. Les traductions des
citations de Bashar al-Asad et d'Ibrahim al-Najjar ont été faites par le MEMRI
(en anglais).
7. Par exemple, son discours du 7
novembre 1979. Texte dans U.S. Department
of Commerce, Foreign Broadcast Information Service (FBIS), 8 novembre 1979.
8. Le President syrien Bashar al-Asad, Interview dans al-Safir, 16 july 2001.
Traduction par MEMRI (en anglais). (www.memri.org),
Special Dispatch No. 244 - Syria, 20 juillet 2001.
9. Discours de Khomeini du 7 novembre
1979. Texte dans FBIS, 8 novembre 1979.
10. Keyhan International, 20 octobre 1987. Texte dans FBIS, 4 novembre 1987, p.
54.
11. Nizar Hamdoon, substitut irakien au Ministère de l’Extérieur, "Le commerce
d’armes américano-iranien: une critique irakienne," Middle East Review,
Eté 1982, pp. 35-36.
12. Discours devant le Conseil de la
Coopération Arabe, Centre Culturel Royal d'Amman, 24 février 1990. Texte dans
FBIS, 27 février 1990, pp. 1-5.
13. New York Times, 8 novembre 2001.
14. 'Atallah Abu Al-Subh dans al-Risala, 1er november 2001. Traduit dans MEMRI (en anglais), 7 novembre 2001, No. 297.
Barry Rubin est l'éditeur du journal Middle East Review of International Affairs (MERIA) et directeur du Global Research in International Affairs (GLORIA) Center, Centre Interdisciplinaire (IDC). Auteur de nombreux livres sur le Moyen-Orient, la politique étrangere américaine et les relations internationales, ses derniers ouvrages sont: "The Tragedy of the Middle East", publié par Cambridge University Press, ainsi que "Anti-American Terrorism and the Middle East", publié par Oxford University Press. Ces deux livres sont disponibles en librairies et peuvent étre commandés auprès des maisons d'édition. Il travaille actuellement une biographie de Yasser Arafat.
Caroline Taillandier est présentement étudiante en Premier Cycle de Sciences-Politiques et d'Economie à l'université de Tel-Aviv et assistante en recherches au GLORIA Center.