Lorsque j’ai demandé, il y a quelques mois, à Ibrahim
Marashi d’écrire une étude sur les services de renseignements et
les mesures sécuritaires irakiens, il était impossible de prédire
que cette démarche soulèverait une polémique mondiale.
C’est cependant ce qui s’est passé quand des membres haut placés
du cabinet du Premier Ministre Tony Blair ont volé l’article, en ont
violé le copyright et l’ont
signé de leurs noms.
Il est vrai que ces représentants du gouvernement britannique se sont
comportés d’une manière à la fois incompétente et
contraire à la déontologie. Cependant l’origine du problème
ne provient pas d’une mauvaise appréciation des faits concernant
l’Irak, mais d’un jugement moral douteux et d’une arrogante imprudence. Et
une fois l’affaire dévoilée, le comportement de chaque camp
n’a pas été particulièrement louable, chacun essayant de
tourner la controverse à son avantage.
Le fait est que le cabinet du Premier Ministre s’est approprié
notre article—qui est par
ailleurs ma propriété personnelle, étant le propriétaire
de la revue—et ceux de la revue Jane’s—parce
que ces articles étaient fidèles à la réalité.
Ils décrivent un immense système étatique irakien, répressif
et sans pitié, conçu pour maintenir le Président Saddam
Hussein au pouvoir. Ne faisant aucune confiance à ses lieutenants, le
dirigeant irakien a délibérément mis en place un système
où chaque organisme espionne les autres, ainsi que la population
irakienne.
Le Dr. Ibrahim Marashi, chercheur sérieux, membre d’une
prestigieuse institution, et non pas un jeune étudiant fraîchement
diplômé, étudie ce sujet depuis des années. Il faut
lui attribuer le mérite d’avoir utilisé des documents irakiens
saisis en 1991—excellentes sources que l’on souhaiterait voir utilisées
plus souvent par ceux qui s’expriment si facilement au sujet de
l’Irak—archives qu’il a mises à jour en s’appuyant sur d’autres
sources et sur ses connaissances personnelles. Nous sommes convaincus que son
travail rend compte avec exactitude du système repressif irakien tel
qu’il existe aujourd’hui.
Lorsque l’article a été publié, j’étais
persuadé que nombre de nos 18 000 lecteurs le trouveraient utile pour
comprendre la crise croissante autour de l’Irak. Beaucoup sont des
fonctionnaires, journalistes et universitaires du monde entier. L’idée
était qu’ils pourraient s’en servir comme document de référence
pour leurs propres travaux, et qu’ils en attribueraient le mérite
à qui de droit.
Le plagiat était particulièrement irresponsable pour deux
raisons. D’abord, les plagiaires auraient pu appliquer la méthode
“respectable” qui consiste à réécrire les documents
sans effort ni production originale et sans citer leurs sources. Cette méthode
se pratique dans les milieux gouvernementaux et journalistiques, laissant aux
vrais auteurs soit la satisfaction d’avoir pu influencer décisionnaires
et lecteurs, soit le désagrément d’avoir vu leur travail volé.
Ironiquement,
dans une affaire concernant l’appropriation illicite de documents sans en
citer les sources, la plupart des médias qui en rendaient compte,
à l’instar du gouvernement britannique qu’ils critiquaient, n’ont
pas mentionné la revue MERIA. On
peut y voir un soupçon
d’anti-intellectualisme, comme si une revue universitaire ne méritait
pas le respect de la télévision ou des journaux.
Deuxièmement, précisément parce que la Middle East
Review of International Affairs (MERIA) est si largement lue, on ne pouvait
plus mal choisir pour plagier. Cette découverte par un de nos lecteurs
particulièrement attentifs fut saluée publiquement, tandis que
nous étions innondés de rapports similaires.
Du point de vue du cabinet du Premier Ministre, l’article était précisément
ce dont il avait besoin pour décrire le fonctionnement interne du
gouvernement irakien. Cependant, en dehors de toute question de plagiat, ils se
sont attirés des ennuis en voulant utiliser le document pour appuyer leur
position: la nécessité d’une guerre contre l’Irak.
Alors que cet argument peut se défendre, leur dossier n’y est pas
parvenu. Il a seulement montré combien l’Irak est un régime
brutalement répressif ayant des liens avec le terrorisme et dont les
forces de sécurité contribuent à cacher des armes de
destruction massive aux inspecteurs. Tout
en reflétant la réalité, cet argument n’est pas de nature
à convaincre le public britannique que le régime de Saddam Hussein
doit être renversé au plus tôt.
Or, par la suite, les opposants à la politique britannique ont tenté
de tourner l’affaire à leur avantage en affirmant que le plagiat
prouvait que la position du gouvernement Blair était erronée et la
guerre contre l’Irak non justifiée. Cet argument n’a que peu à
voir avec le contenu du rapport. La politique Bush-Blair repose largement sur
les preuves fournies par le Secrétaire d’Etat Colin Powell dans son
discours à l’ONU concernant la dissimulation des armes irakiennes et la
participation de l’Irak au terrorisme, doublées de l’incapacité
ou du manque de volonté de la communauté internationale pour
prendre des mesures efficaces.
Ceux qui s’opposent à cette politique doivent assumer le fait
qu’ils défendent l’une des plus terribles dictatures, même
s’ils peuvent avancer un certain nombre de contre-arguments. L’important ici
n’est pas de prendre position mais d’indiquer que des informations précises
et fondamentales ne doivent pas être écartées afin de faire
valoir un point de vue.
Il y a une leçon à tirer de cette sordide affaire qui est,
malheureusement, loin d’être la première. Lorsque des positions
politiques passionnées s’affrontent, la vérité est
souvent malmenée. Il y a cependant toujours place pour ceux qui
s’efforcent de faire abstraction de leurs propres opinions politiques pour
analyser et comprendre des situations complexes.
Je me dis souvent qu’un travail rigoureux doit s’efforcer d’informer,
de convaincre, et doit même pouvoir être utilisé de manière
constructive par les camps opposés au cours d’un débat
politique. Malheureusement, la crise autour du dossier britannique et de
l’article de la revue MERIA semble avoir révélé comment
une analyse politique sérieuse peut être exploitée de la
pire façon.
Barry Rubin est l'éditeur du journal Middle East Review of International Affairs (MERIA) et directeur du Global Research in International Affairs (GLORIA) Center, Centre Interdisciplinaire (IDC). Auteur de nombreux livres sur le Moyen-Orient, la politique étrangere américaine et les relations internationales, ses derniers ouvrages sont: "The Tragedy of the Middle East", publié par Cambridge University Press, ainsi que "Anti-American Terrorism and the Middle East", publié par Oxford University Press. Ces deux livres sont disponibles en librairies et peuvent etre commandés auprès des maisons d'édition. Il travaille actuellement une biographie de Yasser Arafat.
Caroline Taillandier est présentement étudiante en Premier Cycle de Sciences-Politiques et d'Economie l'université de Tel-Aviv et assistante en recherches au GLORIA Center.