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INDE - ISRAËL : LE NOUVEAU PARTENARIAT STRATÉGIQUE
Stéphanie Lévy*
En
1950, l'Inde reconnaît de jure l'État d'Israël ; en 1952, un consulat
d'Israël est ouvert à Bombay ; mais ce n'est qu'en février
1992, soit plus de quarante ans plus tard, que l'Inde normalise
ses relations diplomatiques avec l'État juif. En fait, les
liens puissants unissant aujourd'hui l'Inde et Israël dans
les domaines politiques, stratégiques, économiques et culturels
sont surprenants au vu de leurs relations bilatérales qui,
dans le passé, étaient dominées par l'ignorance et la méfiance.
Ainsi, une question se pose : comment expliquer le passage
de l'hostilité non voilée à la coopération sans réserve
?
Le
11 septembre 2001, alors que des cellules d'al-Qa'ida organisaient
leurs
attentats terroristes sur les villes de New York et Washington,
un événement marquant se déroulait à l'autre bout du monde : à New
Delhi, des officiels israéliens de la Défense et du Renseignement,
conduits par le conseiller pour la Sécurité nationale Uzi Dayan,
rencontraient leurs homologues indiens afin de discuter des
menaces communes auxquelles les deux pays devaient faire face.
Interrogé sur la question, un porte-parole du ministère indien
des Affaires étrangères décrivit l'entretien comme « appartenant à la
routine », un pas supplémentaire dans le « dialogue
stratégique » avec Israël sur des questions allant du
terrorisme afghan au développement de la prolifération balistique
iranienne. Cependant, cette rencontre fut tout sauf « routinière » :
elle reflète au contraire l'allure surprenante à laquelle le
partenariat stratégique entre les deux pays a évolué au cours
des dix dernières années, et ce à l'ombre des projecteurs internationaux.
En effet, sur ce dernier point, la visite historique que l'ancien
premier ministre israélien effectua en Inde, du 8 au 11 septembre
2003, n'a pas eu un écho retentissant sur la scène internationale,
bien qu'elle ait représenté le symbole du formidable réchauffement
politique, diplomatique, stratégique, économique et culturel
entre les deux États. Conduisant une délégation de 150 personnes,
Ariel Sharon resta trois jours en Inde, devenant ainsi le premier
chef du gouvernement israélien à être officiellement
reçu par les autorités indiennes. Au cours de cette visite, le premier
ministre israélien rencontra les plus hautes personnalités
de l'État : le ministre indien des Affaires étrangères
Yashwant Sinha, le président Abdul Kalam, le conseiller pour la Sécurité nationale Brajesh
Mishra, le numéro deux du gouvernement Lal Krishna Advani et
bien entendu le premier ministre Atal Bihari Vajpayee. Cette
visite provoqua de nombreuses questions concernant l'enjeu
qui poussa Ariel Sharon à se rendre en Inde alors que des attentats
sanglants frappaient Israël. Le chef du gouvernement donna
un premier élément de réponse en soulignant qu'Israël était « très
intéressé » par des relations fortes avec « l'un des pays les
plus importants au monde ». Mais l'essentiel n'était pas là ;
le but de cette visite dépassait de bien loin la simple
perspective de contrats d'armements importants.
L'Inde
et Israël
se sont rapprochés de manière exceptionnelle depuis seulement
1992, tournant ainsi la page sur des décennies passées dans
l'ignorance, voire la méfiance, mutuelles. Malgré une certaine
idée de destin commun, avec la lutte contre la puissance mandataire
britannique, l'indépendance obtenue à un an d'écart--15 août
1947 pour l'Inde, 14 mai 1948 pour Israël--et la partition sanglante
des deux pays, Indiens et Israéliens ont eu des expériences
nationales tout à fait différentes et toutes deux uniques dans
l'histoire de l'humanité. Dans sa lutte pour l'indépendance,
l'Inde s'est tournée vers son leader charismatique Gandhi,
lequel changea toute la stratégie du mouvement nationaliste.
Sous son influence, le Congrès national indien adopta le principe
de non-violence contre les Britanniques, faisant usage de méthodes
qui déconcertèrent la puissance mandataire :
marches symboliques, sit-in (dharana), utilisation de
la production domestique et boycotts des produits étrangers
(swadeshi). Le succès
de ce mouvement, luttant pour l'indépendance contre l'une des
plus grandes puissances de l'histoire sans utiliser d'armes,
n'a pas de parallèle historique. Quant au peuple juif, sa lutte
pour l'indépendance 2 000 ans après la destruction du dernier État
en Judée relevait d'une gageure. Il fallut attendre l'impulsion
donnée par Herzl à la fin du 19ème siècle et la
renaissance du sionisme politique pour que les premières aliyot (littéralement : « montées »,
ou vagues d'immigration) de Juifs issus de la diaspora fuyant
les persécutions s'installent en Palestine. Après 1945, la
mort de six millions de Juifs dans les camps d'extermination
nazis entraîna le vote à l'Organisation des Nations Unies (ONU)
de la création d'un État juif en Palestine, malgré l'opposition
arabe. Ainsi, après 2 000 ans, les Juifs dispersés
dans le monde revenaient sur leur terre ancestrale (kibboutz galouyot),
fait également sans précédent dans l'histoire de l'humanité.
Les
fondements idéologiques et religieux des deux États divergent aussi dans
une large mesure : les dirigeants indiens ont toujours
lutté contre la partition de leur pays, refusant d'accepter
la « théorie des deux nations », fondée exclusivement
sur la religion et ayant entraîné la création dans le sang
du Pakistan. En effet, bien que l'hindouisme, majoritaire en
Inde, soit le principe fondamental conduisant la vie de millions
de personnes, les dirigeants de ce pays ont refusé de faire
de l'Inde un État théocratique. Ce sécularisme est à l'origine
du fait que l'Inde n'ait pas de religion officielle. L'hindouisme
ne joue ainsi pas le même rôle en Inde que le judaïsme en Israël.
Le judaïsme a été, au cours des siècles, l'une des principales
forces vives du peuple juif en exil : en tant que religion
et en tant que mode de vie, il a perduré pendant les deux millénaires
de diaspora. De fait, le peuple juif ne se définit pas uniquement
comme groupe religieux mais également comme entité nationale,
par son unité historique et sa conscience d'un destin commun.
C'est pourquoi l'État d'Israël, sans être un État théocratique,
joua sur cette ambivalence et inclut des éléments religieux
dans ses fondements idéologiques : il se définit clairement
comme État juif, mais dans un sens plus national que religieux.
L'Israël moderne est ainsi un subtil mélange de laïcité et
de références religieuses, à l'image de son premier dirigeant,
David Ben Gourion, lequel était athée mais connaissait parfaitement
la Bible. Ces deux pays eurent donc des expériences nationales
très différentes, ce qui fut peut-être l'une des causes profondes
de leur éloignement au cours de leurs 40 premières années
d'existence.
En
1950, l'Inde reconnaît de jure l'État d'Israël ; en 1952, un
consulat d'Israël est ouvert à Bombay ; mais ce n'est
qu'en février 1992 que l'Inde normalise ses relations diplomatiques
avec l'État juif en envoyant une délégation en Israël et en
acceptant une ambassade israélienne à New Delhi. Un centre
culturel indien est aussi ouvert à Haïfa (Israël) dans le but
de mieux faire connaître les communautés juives de l'Inde.
Les relations indo-israéliennes figurent ainsi depuis presque
60 ans, de façon intermittente, à l'ordre du jour au sein des
Parlements indien et israélien ainsi que dans la presse des
deux pays. Ces rapports, aussi limités qu'ils aient pu être à certains
moments, sont souvent sujets à des réactions passionnelles.
Expliquant ces tensions, le diplomate israélien Jacob Tsur
notait en 1957 : « Mais tout cela reste flou et nos
relations n'ont jamais dépassé le stade d'une exploration mutuelle
fortement teintée, de la part de l'Inde, d'une méfiance à notre égard »[1]. En effet, par le passé, les efforts d'Israël pour gagner l'amitié de
l'Inde semblaient vains ; mais les deux pays adoptèrent
tout de même, dès le début des années 1950, une politique de
reconnaissance mutuelle. Ainsi, les liens puissants unissant
aujourd'hui l'Inde et Israël dans les domaines politiques,
stratégiques, économiques et culturels sont surprenants au
vu de leurs relations bilatérales qui, dans le passé, étaient
dominées par l'ignorance et la méfiance. La question se pose
alors quant à l'évolution historique et stratégique des relations
indo-israéliennes : comment expliquer le passage de l'hostilité non
voilée à la coopération sans réserve
?
DE
1948 À 1992 :
UN DEMI-SIÈCLE D'HÉSITATIONS INDIENNES
Les
relations indo-israéliennes
ont un historique important. Le Congrès national indien montra
de la suspicion pour les motifs sionistes en Palestine avant
même la création de l'État d'Israël, en partie du fait de contraintes
internes mais également à cause de sa sympathie pour les mouvements
nationaux arabes. Ainsi, la perspective des dirigeants indiens
dans le conflit israélo-arabe fut largement déterminée par
des facteurs tels l'attitude méfiante du Congrès et de ses
dirigeants envers le sionisme et, par conséquent, envers la
question de l'émigration juive en Palestine. Les leaders indiens
se sont montrés également réticents devant ce qui fut interprété comme
une complicité entre les Juifs et le pouvoir mandataire britannique
pour étouffer les aspirations nationales des Arabes
de Palestine.
L'Inde
et la naissance de l'État d'Israël
Le
début du 20ème siècle
vit la montée du nationalisme arabe au Moyen-Orient ainsi que
l'émergence de mouvements de libération en Asie du Sud. Simultanément,
le sionisme cherchait à faire émerger un foyer national pour
les Juifs en Palestine. La Déclaration Balfour causa beaucoup
d'anxiété parmi les Arabes, qui intensifièrent leur lutte contre
les Britanniques et les sionistes, mais aucun leader indien
n'y réagit publiquement. Toutefois, dès 1923, Maulana Abul
Kalam Azad, alors président du Congrès, sollicita l'Inde pour
s'associer à la cause des Arabes d'Égypte, de Syrie, de Palestine
et du Maroc. Il est d'ailleurs établi qu'au cours de cette
période des contacts furent noués entre les leaders nationalistes
indiens et le monde arabe. À cette époque, Jawaharlal Nehru
dénonçait déjà le double jeu des Britanniques qui, comme en
Inde, veulent « diviser pour régner ».
L'attitude
réservée
des pères fondateurs indiens
Mohandas Karamchand Gandhi
et Jawaharlal Nehru, responsables de la ligne politique du
Parti du Congrès concernant la
Palestine, n'adoptèrent la même attitude face aux idéaux sionistes.
Ils ne exprimèrent pas non plus de la même manière leur soutien
au camp arabe. Ceci dit, ils manifestèrent tous deux de la
sympathie pour les Juifs dans leurs écrits. À ce sujet, Gandhi écrivit
:
Mes
sympathies vont entièrement aux Juifs. Je les ai intimement connus en
Afrique du Sud. Quelques uns d'entre eux sont devenus des compagnons
de longue date. Ces amitiés m'ont permis d'apprendre beaucoup
sur leurs persécutions millénaires. Ils ont été les Intouchables
du Christianisme. Le parallèle entre leur traitement par les
Chrétiens et le traitement des Intouchables est très significatif.
Des sanctions religieuses ont été infligées dans les deux cas,
pour justifier le traitement inhumain qu'ils ont subi. Cette
raison fait qu'à part cette amitié, toute
ma sympathie se tourne vers les Juifs.[2]
Quant à Nehru,
il déclara :
Ces
Juifs ont finalement été dispersés
dans le monde entier. Ils n'avaient pas de foyer ni de nation,
et partout ils furent traités comme des étrangers qui n'étaient
pas les bienvenus et indésirables. On les obligea à vivre dans
des zones réservées dans les villes, à l'écart des autres--dans
des « ghettos », comme on les appelle--afin qu'ils
ne polluent pas les autres. Quelquefois, on les obligeait à porter
un vêtement spécial. Ils furent humiliés et massacrés ;
le mot « Juif » devint abusif, un synonyme de misérable
et d'usurier.[3]
Parallèlement,
les deux leaders indiens s'opposèrent aux sionistes,
non seulement parce que ces derniers étaient une menace
pour le nationalisme arabe en Palestine, mais aussi parce qu'ils
apportèrent leur
soutien aux Britanniques durant et après la première
guerre mondiale. Gandhi rejeta en effet catégoriquement
l'idée d'un
foyer national juif. Commentant la situation en Palestine,
il écrivit dans
un éditorial en 1938 : « La Palestine
biblique n'est pas une réalité géographique,
elle existe dans leur cœur. Mais
s'ils regardent la Palestine géographique comme leur
foyer national, il ne faut pas considérer cela sous
l'ombre des fusils britanniques »[4]. Il ajouta : « Les larmes des Juifs
pour un foyer national ne me touchent pas beaucoup... La
Palestine appartient aux Arabes de la même façon
que l'Angleterre aux Anglais et la
France aux Français. Il est faux et inhumain d'imposer
les Juifs aux Arabes ». Cela dit, en mai 1947, Gandhi déclara à un
correspondant de l'agence Reuter que ce conflit était « presque
insoluble ». Tout comme Gandhi, Nehru était également
convaincu que la demande d'un foyer national juif était
intrinsèquement
erronée. Commentant sur la Déclaration Balfour,
Nehru écrivit
dans une lettre adressée à sa fille (mai 1933)
:
Un
fait important semble avoir été occulté. La Palestine n'était pas une terre vierge
[...]. C'était déjà le foyer de quelqu'un d'autre. Donc ce geste
généreux du gouvernement britannique s'est effectué aux dépens
du peuple qui vivait déjà en Palestine.
La
naissance de l'État d'Israël : l'opposition
de l'Inde
La
position des leaders indiens concernant la question de la
Palestine resta identique, même après la
seconde guerre mondiale. Outre la conviction des dirigeants
indiens, la création du Pakistan (pratiquement acquise dès
la fin de la seconde guerre mondiale) joua un rôle dans la
continuité de la position indienne en Palestine. En effet,
l'Inde ne voulait pas que le Pakistan gagne les sympathies
arabes à son détriment, dans le cas où elle prendrait une position
pro-sioniste. New Delhi s'opposa ainsi à la création de l'État
d'Israël en 1948, en continuité avec sa position
d'avant-guerre.
L'Inde
vota donc contre la résolution de partition adoptée par l'Assemblée générale
le 29 novembre 1947 : l'État indien, comme l'Iran et la Yougoslavie, s'opposa de fait au partage de la Palestine entre Juifs et Arabes, contre
les recommandations des huit autres membres du Comité onusien,
et ce pour deux raisons. Tout d'abord, les dirigeants du Congrès
national indien étaient opposés à la théorie des deux nations
et avaient refusé la partition de l'Inde quelques mois auparavant.
L'historien Jansen soutient ainsi que « la partition de
l'Inde, mise en place en 1947 et en 1948 [...] fut un argument
de plus concernant la position indienne envers Israël, qui
fut créé par une autre partition »[5]. Ensuite, du fait du soutien traditionnel de
l'Inde à la cause arabe, il était difficile pour les dirigeants
indiens de faire évoluer la position de leur pays. Par conséquent,
l'Inde ne changea d'attitude vis-à-vis d'Israël que lorsque
son existence fut un fait établi.
Une
reconnaissance tardive de l'État d'Israël
Dès la création
de l'État d'Israël, la question de sa reconnaissance fut évoquée
dans le corps législatif indien. Nehru admit qu'Israël avait
demandé à l'Inde en juin 1948 de reconnaître son existence,
mais la décision fut différée jusqu'à ce que le gouvernement
fut « satisfait et sache exactement quelle est la position
internationale »[6]. Lorsque l'État d'Israël fut un fait indéniable,
le gouvernement indien ne remit pas en question son existence--malgré la
position de la plupart des États arabes, dont certains encore
aujourd'hui persistent dans leur négation--et déclara : « Le
gouvernement indien a décidé de reconnaître officiellement
le gouvernement d'Israël ». Cette brève annonce le 17
septembre 1950 fut suivie par un communiqué de presse soulignant
le fait que la reconnaissance d'Israël était la « reconnaissance
d'un fait établi ». Le premier ministre Nehru et Moshé Sharett,
alors ministre des Affaires étrangères d'Israël, échangèrent
des messages d'amitié à cette occasion. Suite à cette reconnaissance,
l'Inde subit de fortes pressions chaque fois qu'elle tenta
de normaliser ses relations avec Israël. Ainsi, lorsque la
question du Cachemire fut soumise à l'ONU, l'Inde réalisa l'importance
du soutien des pays arabes : alors qu'Israël ne représentait
qu'une seule voix, le vote des pays arabes en représentait
une trentaine.
De
1950 à 1967 :
attraction et pressions
Les
réticences
de l'Inde à établir des relations diplomatiques avec Israël
Du
point de vue israélien, l'établissement de relations diplomatiques avec
l'Inde présentait de nombreux avantages, dont celui de lui
conférer une « entrée dans la société des
nations asiatiques »[7] et de lui fournir ainsi une légitimité tant
espérée en Asie. Du côté indien en revanche, une telle perspective
semblait entrainer de nombreuses difficultés. Le legs de l'histoire--la
position du Congrès national indien concernant le problème
de la Palestine et sa conviction qu'Israël devait sa naissance à des
forces non asiatiques, dont certaines représentaient des puissances
impérialistes--retarda l'établissement de relations diplomatiques
entre les deux gouvernements. En mars 1952, les possibilités
d'établir des contacts diplomatiques avec Israël furent explorées.
Seul un accord du gouvernement indien pour l'ouverture, au
début de l'année 1953, d'un consulat général israélien fut
obtenu, et celui-ci fut établi non pas à New Delhi, la capitale
du pays, mais à Bombay, désignée comme « la Sibérie de la diplomatie indienne ».
La crise de
Suez, facteur de tension mais non de rupture
La
réaction première
de l'Inde face à l'attaque israélienne sur l'Égypte en 1956
fut la condamnation sans ambiguïté. Toutefois, cette attitude
s'adoucit avec le temps. À ce titre, l’un des
exemples les plus révélateurs est sans doute
la rencontre, en décembre de la même année,
de Nehru et d’Abba Eban, alors ambassadeur aux États-Unis
et figure charismatique de l'État d'Israël, lequel échangea
ses vues avec le dirigeant indien sur les problèmes
de la paix en Asie de l'Ouest. Ainsi, des leaders indiens influents
montrèrent de
la sympathie pour la situation difficile dans laquelle se trouvait
Israël, même durant l'apogée de la crise
de Suez.
L'Inde
fut par ailleurs le seul État à suggérer une issue à la crise de Suez
par un droit de passage que les navires israéliens acquitteraient
au niveau du canal et qui serait supervisé par une cour mondiale.
Une telle suggestion était pourtant contraire à la position
des États arabes. L'opposition de l'Inde à tout droit de passage
qu'Israël acquitterait pour traverser le Golfe d'Akaba fut également
significative de la position indienne dans la crise de Suez.
Enfin, en août 1958, Nehru s'exprima sur le conflit israélo-arabe
et insista sur le fait que la solution ne se trouvait pas dans
une guerre contre Israël et qu'il n'y aurait pas d'avancée
au Proche-Orient tant que cette question ne serait pas réglée.
À la mort de
Nehru, les mêmes hésitations du côté indien
Dès l'investiture
d'Indira Gandhi au poste de premier ministre en janvier 1966,
les relations indo-israéliennes au niveau intergouvernemental
furent sujettes à une mésentente maximale. En mars 1966, le
bref arrêt du président israélien Zalman Shazar à Calcutta,
alors qu'il faisait route vers Katmandou, fut troublé par la
manifestation d'un groupe d'étudiants arabes devant la suite
de son hôtel. En Israël, la Knesset (le Parlement
israélien)
adopta une résolution exprimant ses regrets devant le traitement
du président d'Israël au cours de sa visite. En Inde, cet épisode
eut pour effet de rouvrir le sujet sur sa politique envers
Israël et suscita une controverse agitée. Des questions embarrassantes
et agressives furent posées au sein du Parlement indien et
dans certaines colonnes de la presse, demandant des explications
sur la conduite, ou plus exactement le laxisme, du gouvernement
durant le passage du président Shazar en Inde.
Quand
la troisième
guerre israélo-arabe eut lieu, en juin 1967, Indira Gandhi
condamna la position d'Israël, qu'elle qualifia de désastreuse,
et le gouvernement indien endossa promptement plusieurs des
réclamations égyptiennes, dont : le retrait de la force
d'urgence de l'ONU dans le Sinaï, les revendications arabes
sur le Golfe d'Akaba, la condamnation d'Israël pour avoir encouragé l'escalade
de la violence au point d'en arriver à une situation de conflit
armé et, plus tard, la demande d'un retour à la ligne de cessez-le-feu
du 4 juin comme base de tout dialogue de paix. L'amitié traditionnelle
de l'Inde envers les pays arabes et sa solidarité avec les
pays non-alignés, en particulier l'Égypte qui neutralisait
l'influence grandissante du Pakistan et de la Chine au sein du monde arabe, expliquent en
partie sa position. Toutefois, un facteur additionnel aux considérations
indiennes traditionnelles influença l'Inde dans sa
décision : cette dernière étant dépendante de l'aide soviétique
dans certains secteurs vitaux, volontairement ou sous la pression
russe, elle dut adopter la position soviétique, clairement
identifiée comme soutenant sans réserve le camp
arabe.
Les
relations indo-israéliennes après 1967
: des liens officieux
Au niveau officiel,
le soutien aux Palestiniens
L'ONU
reconnut officiellement l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) comme « le représentant
du peuple palestinien » (Résolution de l'AGNU 3210) en
1974 et les pays arabes firent de même au Sommet arabe de Rabat
au cours de la même année. Le gouvernement indien suivit le
mouvement et émit un communiqué officiel le 10 janvier 1975,
reconnaissant l'OLP comme le seul représentant légitime du
peuple palestinien. Il donna également son accord pour l'ouverture
d'un bureau de l'OLP à New Delhi. L'ambassadeur indien au Liban
et le président du Comité exécutif de l'OLP signèrent à cette
occasion des documents prévoyant certains privilèges et immunités
diplomatiques au profit de l'OLP. Ce bureau fonctionna jusqu'en
1979 comme une « semi-mission » diplomatique
et fut reconnu en 1980 comme une mission à part entière.
Lorsqu'Indira
Gandhi revint au pouvoir en janvier 1980, elle fit un pas
important vers
la reconnaissance diplomatique de l'OLP en invitant Yasser
Arafat, alors président de l'OLP, « à effectuer une visite
officielle et amicale » en Inde. Lors de sa première visite
en Inde, ce dernier fut considéré comme un chef d'État par
le gouvernement indien. Il déclara à cette occasion : « Avec
un grand pays comme l'Inde pour défendre la cause palestinienne
avec fermeté, je suis sûr de mon succès »[8]. À l'issue de cette visite de trois jours, une
déclaration jointe énonça que durant les longs entretiens entre
Indira Gandhi et Yasser Arafat, celui-ci avait exprimé combien
il appréciait le soutien de l'Inde à la cause arabe et à la
lutte des Palestiniens pendant trente ans.
Durant
cette période,
l'Inde, n'étant pas directement impliquée dans le conflit au
Proche-Orient, n'alla donc pas au-delà des positions arabes.
Cependant, de tous les États non-musulmans, elle est le pays
qui soutint avec le plus de zèle les positions pro-arabes
et pro-palestiniennes.
Début des échanges
secrets entre les deux pays : contacts militaires et
collaboration des services secrets
Après avoir discuté de
l'aspect officiel des relations indo-israéliennes, il convient
de souligner les liens secrets qui se créèrent entre les deux États
dès les années 1960. Alors que les dirigeants politiques indiens
adoptaient une position circonspecte envers Israël et qu'ils
prenaient ouvertement parti pour la cause arabe, une tendance
différente prévalait aux niveaux sécuritaire et militaire.
En effet, sa subordination aux autorités politiques n'empêcha
pas la sphère militaire indienne de développer une appréciation
professionnelle de l'expérience et de la compétence d'Israël
en la matière. Les succès militaires de ce dernier contre les
pays arabes furent regardés avec admiration par les dirigeants
militaires indiens, qui établirent secrètement des contacts
avec leurs homologues israéliens afin de pouvoir profiter
de leur technique.
C'est
ainsi qu'en 1963, peu après la fin de la guerre sino-indienne, le chef
d'état-major israélien David Shaltiel se rendit secrètement
en Inde ; et qu'après l'assassinat d'Indira Gandhi en
octobre 1984, des spécialistes israéliens repensèrent tout
le système de sécurité du premier ministre Rajiv Gandhi. L'Inde
rechercha également officieusement une aide israélienne
au cours des crises nationales qu'elle endura pendant le conflit
sino-indien en 1962[9] et durant les guerres indo-pakistanaises
de 1965 et 1971 : elle obtint d'Israël une quantité limitée
d'armes légères, comme le célèbre fusil Uzi, ainsi que des
munitions. Pour Israël, ceci était une façon de courtiser l'Inde
en réaction à l'absence de soutien des pays arabes pendant
ses différents conflits avec ses voisins. Aussi marginal qu'ait
pu être l'impact militaire de ces armes vendues, et bien qu'il
soit peu connu, il indique qu'au cours de cette période, à défaut
d'amitié, les deux pays partagèrent une même vision dans le
domaine sécuritaire par la suite. Par la suite, depuis le début
des années 1980, il semblerait que certains officiers de renseignements
militaires aient poursuivi un entraînement anti-terroriste
en Israël. Puis, à la fin des années 1980, l'Inde et Israël
s'engagèrent dans un dialogue secret visant à anéantir le potentiel
militaire pakistanais à Kahuta et signèrent des accords de
coopération militaire à cet effet.
Ainsi,
même en
l'absence de relations diplomatiques, une compréhension fondamentale
d'intérêts communs de défense et de sécurité conduisit l'Inde
et Israël à maintenir des contacts militaires. Il en fut de
même pour les services de sécurité. Les
services secrets indiens, le RAW (Research and Analysis Wing ou « Département
de recherche et d'analyse ») et leur homologue israélien,
le Mossad, semblent avoir coopéré de manière fructueuse depuis
les premiers temps. Cette coopération continua même d'exister
au cours des différents mandats d'Indira Gandhi (1966-77 et
1980-84), malgré les sentiments généralement hostiles de cette
dernière envers Israël.
LES
RELATIONS INDO-ISRAÉLIENNES
DEPUIS 1992 : L'ALLIANCE STRATÉGIQUE
En
janvier 1992, le premier ministre indien P.V. Narasimha Rao
décida d'établir
des relations entières et normales avec Israël. Cette décision
fut en partie influencée par une appréciation de la coopération
potentielle entre les deux pays, notamment au niveau sécuritaire.
Depuis
1992, un nouveau départ
En
1992, la conjoncture des événements rendit possible l'établissement de relations
diplomatiques entre les deux pays, lesquelles ne cessèrent
alors de s'intensifier de manière considérable dans de nombreux
autres secteurs. Cette même année, Israël ouvrit son ambassade à New
Delhi en février et l'Inde déclarait la sienne opérationnelle à Tel
Aviv le 15 mai.
1992,
un tournant majeur : l'établissement de relations
diplomatiques
Suite à la fin
de la guerre froide, la désintégration de l'Union soviétique
et la guerre du Golfe, l'Inde et Israël trouvèrent finalement
l'opportunité de normaliser leurs relations. Plusieurs facteurs
furent significatifs à cet égard :
- La
fin de la guerre froide éroda le concept politique et idéologique
du mouvement de non-alignement.
- La
baisse significative des prix du pétrole au début des années
1990 réduisit de façon notable la dépendance indienne envers
les pays arabes en matière de ressources énergétiques.
- Les
résolutions adoptées en faveur du Pakistan sur le Cachemire
par l'Organisation de la conférence islamique encouragèrent
l'Inde à réévaluer sa politique au Moyen-Orient.
- La
Conférence de paix à Madrid en octobre 1991 rendit caduque
l'argument visant à boycotter Israël en raison de sympathies
pour la cause arabe, d'autant plus qu'une volonté de rapprochement
avec Israël de la part des pays arabes et de l'OLP se faisait
observée, ce qui convainquit définitivement l'Inde de ne plus
ostraciser Israël.
- Au
début des années 1990, la montée du fondamentalisme islamique
et du terrorisme fragilisa l'environnement régional sécuritaire
de l'Inde ; New Delhi vit dans ce constat un lien supplémentaire
avec Israël.
- Suite à la
guerre du Golfe, l'opinion publique indienne s'interrogea à nouveau
sur l'attitude de son gouvernement à l'égard d'Israël
et fit pression pour un rapprochement entre les deux pays.
Ainsi, à la fin
de l'année 1991, la plupart des arguments à l'origine des hésitations
indiennes concernant l'établissement de liens diplomatiques
avec Israël perdirent tout leur sens. Suite à de nombreuses
délibérations, le premier changement politique significatif
dans ce sens fut le vote de l'Inde en faveur de l'annulation
de la résolution 1975 des Nations Unies, assimilant le sionisme à une
forme de racisme.
Cette
période correspond également
au moment où l'Inde commença à identifier plus clairement ses
intérêts politiques et économiques avec l'Ouest. Par exemple,
le rôle des lobbies pro-israéliens aux États-Unis dans l'arrêt
des ventes de systèmes de vigilance et de contrôle aériens
(AWACS) au Pakistan, lequel s'en servait surtout pour mettre
en péril les positions indiennes au Cachemire, fut non seulement
apprécié en Inde mais fit également prendre conscience aux
dirigeants de ce pays du poids non négligeable de la communauté juive
aux États-Unis. Il devint par conséquent impératif pour
New Delhi de normaliser ses relations avec Israël, ce qui arriva
le 29 janvier 1992, à la veille de la visite de Narasimbha
Rao aux États-Unis.
Depuis
1998, une coopération accrue
1998,
année de
la formation d'une nouvelle coalition gouvernementale avec à sa
tête le parti nationaliste hindou Bharatiya Janata Party (BJP
ou « Parti du peuple indien »), vit une intensification
significative des relations entre les deux États, notamment
du fait de la volonté indienne de former un axe Washington-Tel
Aviv-New Delhi afin de lutter contre le terrorisme islamique.
Ce repositionnement en faveur d'Israël avait également des
causes internes, dont la méfiance des nationalistes
hindous pour le monde arabo-musulman.
Ainsi,
depuis quelques huit années, les relations indo-israéliennes se sont accrues
de manière visible, comme en témoigne le nombre toujours plus
important des délégations des deux États se rendant en Inde
ou en Israël dans le but d'intensifier leurs échanges. Citons à titre
d'exemples les visites en Inde du président israélien Ezer
Weizman en 2000, du ministre des Affaires étrangères Shimon
Pérès en 2002 et du premier ministre Ariel Sharon en 2003 ;
et du côté indien, celle en Israël du ministre des Affaires étrangères
Jaswant Singh en 2000.
De
même, les célébrations
mises en place lors du dixième anniversaire commémorant la
normalisation des relations diplomatiques entre les deux pays,
suivies des visites de personnalités officielles, montrent
une fois de plus la volonté de l'Inde et d'Israël de consolider
leur amitié toute nouvelle en affichant clairement leurs
liens.
Richesse
des liens culturels et économiques
Le
rapprochement culturel, prélude au rapprochement
politique
L'Inde
et Israël
cherchèrent tout d'abord à renforcer leurs liens économiques
et culturels. Cet aspect des relations indo-israéliennes fut
considéré, à juste titre, comme un bénéfice mutuel, mais également
comme un instrument servant à renforcer la confiance réciproque
et comme un pont menant aux questions politiques et stratégiques.
Ainsi, à partir
de 1992, un nombre croissant d'interactions culturelles entre
les deux pays fut constaté, comme par exemple la célébration
en fanfare par Israël du 50ème anniversaire
de l'Inde, sous le titre de « Shalom India ». Le président Weizman était à cette
occasion l'invité d'honneur de l'ambassadeur indien à Tel Aviv
pour l'inauguration des activités culturelles de cet événement.
L'Inde, réciproquement, organisa de nombreux événements culturels
pour fêter les 50 ans de l'État d'Israël
en 1998.
Depuis
quelques années, l'image d'Israël dans la presse indienne a aussi évolué de
manière positive, comme en témoignent par exemple les articles
favorables à Ariel Sharon lors de sa visite en Inde en 2003.
Enfin, bien qu'une part importante de politiciens indiens,
de diplomates et d'intellectuels soit restée traditionnellement
pro-arabe, leur influence a considérablement diminué durant
la dernière décennie. En somme, les interactions culturelles
des dix dernières années ont aidé l'Inde et Israël à se découvrir
des affinités sociales, culturelles et politiques.
Au
niveau économique,
la coopération s'intensifie
L'établissement
de liens diplomatiques réguliers entre l'Inde et Israël a par
ailleurs ouvert la voie à une plus grande coopération économique,
les intérêts indiens se portant principalement sur l'agriculture
et les transferts de technologie (domaines d'expertise d'Israël),
et sur le fait qu'Israël représente la porte de l'Union européenne
et des États-Unis (avec qui il a des accords de libre-échange).
Israël pour sa part s'intéresse particulièrement au marché indien,
lequel, avec une classe moyenne de plus de 200 millions de
consommateurs, représente un potentiel extraordinaire. La vente
d'armes est également une considération non négligée par Israël.
Enfin, l'Inde représente un lien primordial avec l'Asie du
Sud-Est, où Israël cherche à s'implanter.
a)
L'essor des échanges
commerciaux
Depuis
l'établissement
de relations diplomatiques entre l'Inde et Israël, le commerce
bilatéral entre les deux pays ne cesse d'augmenter : il
connut une hausse significative depuis 1992, progressant de
30 pour cent en moyenne chaque année, et atteint près d'un
milliard de dollars en 2000. Excepté pour l'année 1995, le
volume des échanges s'est également développé de manière significative,
passant de 12 pour cent en 1996 à 17 pour cent en 1997, pour
atteindre 47 pour cent en 1999. Durant cette même année, le
commerce bilatéral entre l'Inde et Israël s'est chiffré à 994
millions de dollars, soit une augmentation de près de 500 pour
cent depuis 1992. Les investissements israéliens en Inde sont également
passés de 360 000 dollars en 1992 à un milliard en 2000.
Afin de favoriser ce développement, l'Inde et Israël se sont
accordés la clause de « nation la plus favorisée » et
ont signé un ensemble d'accords visant à encourager l'investissement
bilatéral.
b)
Une coopération dans différents secteurs économiques
Secteur
agricole. La collaboration agricole est particulièrement florissante :
un premier accord bilatéral fut signé en décembre 1993 au cours
de la visite en Inde du ministre israélien de l'Agriculture. À cette
occasion, un grand nombre d'experts des deux pays visitèrent
des établissements agricoles spécifiques afin d'entreprendre
des projets dans le transfert du savoir-faire et de la technologie. Le secteur privé indien
s'est montré particulièrement intéressé par les technologies
israéliennes. Depuis, environ 170 accords de collaboration
entre entreprises indiennes et israéliennes ont été signés
dans des domaines tels que l'irrigation par égouttement,
la technologie de serre chaude, la floriculture et l'horticulture.
Science
et technologie. L'accord de coopération bilatérale au niveau des sciences et
technologies fut signé au cours de la visite en Inde du ministre
des Affaires étrangères israélien Shimon Pérès en mai 1993.
Le plan de travail détaillé fut achevé en septembre 1993, identifiant
des secteurs spécifiques pour une coopération plus importante.
En outre, en novembre 1994, au cours de la visite en Inde de
la ministre israélienne des Communications Shulamit Aloni,
les deux gouvernements parafèrent un accord débloquant des
fonds de trois millions de dollars, avec des contributions égales,
afin de faciliter la coopération commune en recherche et développement
dans les secteurs identifiés. Sous cette impulsion, un grand
nombre de projets de recherche fut mis à exécution dans des
domaines tels que les matériaux, les systèmes d'optique électroniques,
la biotechnologie, la génétique avancée,
etc.
Secteur
touristique. L'accord de coopération dans le secteur du tourisme fut également
signé au cours de la visite en Inde de Shimon Pérès en 1993.
Après cette date, le nombre de touristes israéliens visitant
l'Inde augmenta de façon impressionnante, à tel point qu'à Goa
par exemple, il est plus commun d'entendre parler hébreu qu'anglais à certaines
périodes de l'année. Les touristes indiens, quant à eux, sont
principalement chrétiens et se rendent régulièrement en pèlerinage
en Israël. Enfin, le gouvernement indien ouvrit un office du
tourisme à Tel Aviv en 1997, afin d'encourager le tourisme
bilatéral entre les deux pays.
Étant donné le
vaste potentiel de coopération économique entre l'Inde et Israël,
il est prévisible que nous assistions dans les années à venir à un
grand nombre de joint-ventures, d'alliances et même
de fusions et d'acquisitions entre les entreprises des deux
pays ; en d'autres termes, un grand bond dans les échanges
bilatéraux entre l'Inde et Israël peut être
attendu.
Vers
une vision stratégique globale de plus en plus
symbiotique
Un
partenariat de sécurité et de défense ne peut se développer pleinement,
ou même durer, s'il est fondé uniquement sur des liens culturels
et commerciaux symbiotiques. Ce partenariat requiert une structure
commune d'intérêts politiques et stratégiques. Comme le symbolisa
la coopération des astronautes Ilan Ramon et Kalpana Chawla,
respectivement Israélien et Indienne, disparus au cours
de leur
mission spatiale en 2003, les liens indo-israéliens s'étendent
ces dernières années à des secteurs stratégiques clés,
comme la recherche spatiale ou encore l'armement.
Des
intérêts
militaires communs[10]
L'Asie
du Sud est devenue une destination importante pour les échanges israéliens.
Jérusalem a donc un intérêt certain à développer des liens
militaires étroits avec l'Inde, qui est l'un des acteurs-clés
entre le Moyen-Orient et l'Asie du Sud. De plus, l'océan Indien
ayant revêtu ces dernières années une importance stratégique
capitale pour les deux pays, la coopération navale croissante
entre l'Inde et Israël est mutuellement bénéfique. D'autre
part, suite à la nucléarisation de l'Asie du Sud en mai 1998,
l'Inde revêtit une importance croissante pour les intérêts
stratégiques d'Israël à long terme, ce dernier ayant un intérêt
vital à empêcher le transfert de technologie de destruction
massive en provenance du Pakistan vers ses ennemis du Moyen-Orient.
Ainsi, la nature complémentaire des intérêts sécuritaires indiens
et israéliens engagea les deux gouvernements et leurs forces
armées respectives vers des interactions plus nombreuses et
plus étendues dans le domaine militaire. Cependant, afin d'éviter
toute répercussion négative, la plupart de ces contacts et
des décisions qui ont suivies furent tenus secrets.
Alors
qu'ils mettent largement en valeur les aspects économiques et culturels de
leurs relations bilatérales, l'Inde et Israël deviennent extrêmement
parcimonieux lorsqu'il s'agit d'évoquer la dimension militaire
de ces rapports. La plupart des visites de cet ordre ne sont
pas connues des médias sur le moment et relatées seulement
après le départ des délégations. Souhaitant éviter toute velléité d'opposition domestique à une
coopération avec Israël dans le domaine de la défense, les
dirigeants et les officiels indiens nient régulièrement les
informations faisant état d'accords de défense signés entre
les deux pays. Il n'est pas difficile de comprendre les raisons
de cette approche : ces relations militaires sont sensibles,
controversées et donc sujettes à une censure officielle et
non-officielle, ainsi qu'à des restrictions. Cependant, l'Inde
et Israël ont également d'autres raisons de garder ces liens
secrets. Israël considérant ses exportations dans le domaine
de la défense comme faisant partie intégrante de sa sécurité nationale,
il exerce une censure stricte sur la publication des détails
les concernant. En outre, du fait d'événements internationaux
et internes--tels que la fin de la guerre froide ou la reprise
des tensions avec le monde arabe, notamment depuis la deuxième
intifada et la récente guerre contre le Hezbollah--les exportations
d'armement représentent d'autant plus un sujet sensible.
La
coopération
militaire est une question essentielle dans les discussions
bilatérales entre l'Inde et Israël. À ce sujet, de nombreux
officiels rattachés aux ministères de la Défense des deux pays échangent régulièrement
des visites. Cette coopération figure donc de manière notable
dans les discussions des leaders politiques des deux États
lorsqu'ils se rendent en visite officielle chez le partenaire
stratégique, comme ce fut le cas lors de la visite en Inde
du président israélien Ezer Weizman en décembre 1996. Une coopération
bilatérale anti-terroriste plus poussée fut également envisagée
au cours de la visite en Inde de Shimon Pérès en janvier 2002 ;
les délégations officielles accompagnant les dirigeants indiens
et israéliens se composaient d'un nombre important d'industriels
issus du domaine de la défense. Ces contacts et négociations
bilatérales couvrent différents sujets tels que le contre-terrorisme,
les renseignements, les ventes militaires d'avions de combat
et de systèmes anti-missiles, etc. Ainsi, des officiels militaires
indiens signifiaient récemment à la presse la « grande
importance » des relations indo-israéliennes : Israël
est devenu en quelques années le deuxième fournisseur d'équipement
militaire de l'Inde (900 millions de dollars), après la
Russie (1,5 milliard de dollars). De surcroît, les deux pays
viennent d'annoncer la poursuite de leur coopération stratégique
concernant la vente par Israël de « Phalcon », avions
de reconnaissance servant à détecter missiles de croisière
et avions positionnés à très basse altitude.
Des
intérêts
politiques et stratégiques communs
a)
Les conflits israélo-arabe/palestinien et la question
du Cachemire
Au
cours de la période de l'après guerre froide et au vu des réalités en mutation
dans la région, les tenants de la politique étrangère indienne
se trouvèrent devant la nécessité d'ajuster leur politique
concernant le Proche-Orient. New Delhi comprit que ses intérêts
seraient mieux préservés si l'Inde avait des liens plus proches à la
fois avec le monde arabe et avec Israël. Mettant cette constatation
en pratique, elle réitéra son soutien traditionnel à la cause
palestinienne tout en œuvrant au développement de rapports
plus étroits avec Israël. Parallèlement, l'Inde cessa de soutenir
les résolutions anti-israéliennes au sein des Nations Unies.
Bien qu'il n'y ait pas de changement appréciable dans le vote
de la délégation indienne à l'ONU sur les questions du conflit
israélo-arabe, l'analyse des discours prononcés par ses délégués
reflète un adoucissement de la position de l'Inde vis-à-vis
d'Israël.
L'arrivée au pouvoir
en 1998 du Bharatiya Janata Party marqua un changement d'attitude
important de l'Inde au Proche-Orient : le nouveau gouvernement
supprima définitivement les barrières faisant obstacles à des
liens plus intensifs avec Israël. Dans ce contexte, l'évolution
du discours de Vajpayee sur le Proche-Orient est intéressante.
Alors que dans les années 1970, il était le porte-parole d'un
gouvernement indien qui fustigeait Israël, par la suite, il
orienta l'Inde vers un rapprochement historique avec l'État
juif. Plus récemment, l'actuel premier ministre indien issu
du Parti du Congrès, Manmohan Singh, confirma cette nouvelle
orientation de la politique étrangère indienne en faisant preuve
de reluctance à condamner Israël sur la scène diplomatique
internationale à l'occasion de ses récentes opérations dans
la bande de Gaza et sur le front libanais contre le Hezbollah.
En effet, le gouvernement indien n'émit de commentaire officiel
sur les opérations israéliennes à Gaza seulement trois semaines
après le début du conflit, alors qu'il se prononça contre l'opération
menée par le mouvement terroriste chi'ite dès l'enlèvement
des soldats israéliens par le Hezbollah. De surcroît, durant
les affrontements entre Israël et le Hezbollah, l'Inde adopta
une position prudente et mesurée, condamnant « l'aspect
excessif et disproportionné des représailles israéliennes » mais
se refusant à employer les termes d'invasion ou d'agression,
comme le firent les pays arabo-musulmans.
Sur
la question du Cachemire, Israël apporta un soutien constant à la position
indienne. Bien que les conflits cachemiri et israélo-palestinien
soient de natures différentes, la mondialisation du fondamentalisme
islamiste ainsi que les contacts grandissants entre militants
cachemiris et palestiniens créent des inquiétudes communes à l'Inde
et à Israël. De manière similaire, après l'intervention de
l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) au Kosovo,
New Delhi et Jérusalem devinrent plus sensibles à toute possibilité d'intervention
militaire extérieure au Cachemire comme à Gaza et en Cisjordanie.
Ainsi, les réalités au Cachemire prirent une tournure différente
depuis le rapprochement indo-israélien. Du fait des résolutions
anti-indiennes votées à répétition par l'Organisation de la
conférence islamique, l'Inde préfère se tourner vers les atouts
de technologie et de renseignement israéliens pour régler la
question du Cachemire, plutôt que de compter sur l'appui des
pays arabo-musulmans.
b)
Fondamentalisme islamique et terrorisme : des préoccupations
communes
La
résurgence du
fondamentalisme islamiste et du terrorisme préoccupent à la
fois l'Inde et Israël. Ce dernier considère la propagation
du militantisme islamique en Afrique du Nord, en Asie centrale
et au Moyen-Orient comme une menace directe à sa sécurité.
De plus, alors que des groupes extrémistes comme le Hezbollah,
le Hamas et le Jihad islamique sont activement et directement
impliqués dans des actes visant à annihiler l'existence d'Israël,
des groupes islamistes extrarégionaux voient en lui « l'Ennemi éternel » et,
de ce fait, représentent aussi une menace potentielle pour
les intérêts sécuritaires israéliens.
L'Inde
dut également
prendre en considération les activités grandissantes du terrorisme
islamiste dirigées contre elle, principalement depuis le début
des années 1990. En effet, depuis lors, des menaces sécuritaires
domestiques et extérieures pèsent lourdement sur l'Inde. Le
rôle du Pakistan et des mercenaires islamistes qu'il envoie
pour encourager le terrorisme au Cachemire, au Punjab et dans
les provinces du Nord, ajoute encore aux appréhensions indiennes.
L'attentat contre le Parlement indien en décembre 2001 ainsi
que la récente hausse des activités terroristes au Cachemire
montrent la vulnérabilité de l'Inde dans les
cycles de violence du fondamentalisme islamiste.
L'Inde
et Israël
ont donc des intérêts politiques et stratégiques communs du
fait de la menace du fondamentalisme islamiste et du terrorisme.
Les situations géopolitiques respectives de l'Inde et d'Israël
favorisent également une compréhension stratégique mutuelle :
tous deux se trouvent de chaque côté du bloc arabo-musulman,
avec à leurs frontières une concentration importante de population
d'obédience musulmane. Les deux États soulignent ce facteur
pour insister sur leurs nouvelles relations géostratégiques.
Toutefois,
malgré leur
préoccupation mutuelle concernant la menace terroriste ainsi
que leur active coopération pour y remédier, les sources et
la nature de cette menace demeurent différentes. D'une part,
Israël considère que le danger émane principalement d'organisations
basées aux Proche et Moyen-Orient, comme le Hezbollah, le Hamas
et le Jihad islamique. À l'échelle étatique, Israël voit l'Iran
et la Syrie comme les principales sources de terrorisme
mondial. L'Inde, pour sa part, a de bonnes relations avec la
Syrie et a récemment développé des liens étroits avec Téhéran ;
elle est par contre principalement concernée par la menace émanant
du Pakistan, de l'Afghanistan et de quelques groupes fondamentalistes
actifs dans les États du Golfe, lesquels ne représentent pas
une menace directe pour Israël.
Cela
dit, la mondialisation progressive du terrorisme islamiste
apporte à l'Inde et à Israël
une occasion supplémentaire de coopérer plus étroitement. Différents
rapports émanant des services de renseignements indiens, israéliens
et américains suggèrent qu'avec l'aide du réseau terroriste
d'Oussama ben Laden, des militants cachemiris pro-pakistanais
chercheraient à forger une alliance avec des groupes terroristes
actifs au Moyen-Orient. D'ailleurs, dans un passé récent, suite à l'implication
relative d'Israël dans la lutte contre les troubles au Cachemire,
des groupes extrémistes tels Lashkar-e-Toiba, Harkat-ul-Mujahideen et Al-Badr menacèrent
ouvertement Israël d'attaques à sa sécurité.
En
luttant ensemble contre la menace terroriste, les deux pays
peuvent ainsi consolider
la paix et la sécurité au Proche-Orient et en Asie du Sud.
Dans cet esprit, l'Inde et Israël créèrent un « Groupe
de travail commun » (Joint Working Group) afin
de combattre le terrorisme international (conjointement avec
le Royaume-Uni et la France). Ils coopèrent également étroitement
dans différents forums internationaux pour lutter contre
cette menace.
c)
Une coopération
nucléaire toujours plus intense...
L'Inde
et Israël
sont tous deux des puissances nucléaires longtemps clandestines
mais récemment déclarées. Leur environnement hostile a fait
du programme nucléaire un élément d'une importance stratégique
considérable pour leur défense et leur sécurité. Bien qu'à un
niveau officiel, les deux pays démentent toute coopération
nucléaire, la démonstration des capacités nucléaires du Pakistan
ainsi que les programmes nucléaires en évolution dans certains
pays du Moyen-Orient conduisent à l'émergence d'éléments similaires
discernables dans les intérêts nucléaires
des deux pays.
L'Inde
et Israël
partageaient déjà dans les années 1980 des appréhensions semblables
concernant le programme nucléaire du Pakistan ; certains
analystes considèrent ainsi que les services de renseignements
des deux pays sont en contact étroit à ce sujet depuis ce temps.
De plus, compte tenu de leur refus de signer les différents
traités de non-prolifération nucléaire (TNP), les deux pays
semblent s'appuyer sur la position respective de l'autre pour
formuler leur réponse diplomatique. L'Inde et Israël montrent
ainsi une certaine uniformité concernant les TNP : bien
que ces traités soient formulés en principes, ils suscitent
l'objection des deux pays du fait de leurs considérations sécuritaires
régionales. Bien qu'ils aspirent tous deux à être considérés
comme des opposants à la prolifération d'armements conventionnels
et nucléaires, l'un conserve son statut d'État au seuil de
la puissance nucléaire, tandis que l'autre abandonna toute
ambiguïté dans ce domaine lorsqu'il effectua des essais
en mai 1998.
Notons
par ailleurs qu'Israël ne réagit pas aux essais nucléaires conduits par
l'Inde : en dépit de ses liens privilégiés avec Washington,
lequel engagea des sanctions militaires contre New Delhi, Jérusalem
refusa de rompre ses liens militaires avec l'Inde. Plus récemment,
en juillet 2005, le fait que l'Inde ait finalement obtenu des États-Unis
la signature d'un accord bilatéral de coopération nucléaire
sur le plan civil, ainsi que la levée des sanctions imposées
par les États-Unis depuis 1974, est en partie attribué à l'action
des puissants lobbies pro-israéliens comme l'American Jewish
Committee (« Comité juif américain ») et
l'American-Israel
Public Affairs Committee (« Comité des affaires publiques
entre l'Amérique et Israël »), dont les liens avec le
nouveau partenaire indien ne cessent de se développer ces dernières
années. Ceci contribua notamment à l'évolution de la position
diplomatique de l'Inde en faveur d'Israël sur le plan international,
au détriment de ses positions traditionnellement pro-arabes,
comme ce fut constaté lors de la récente guerre entre Israël
et le Hezbollah.
d)
...qui inquiète
le monde arabo-musulman
Les
liens stratégiques
toujours plus étroits entre l'Inde et Israël ainsi que leur
coopération nucléaire provoquent de sérieuses préoccupations
dans le monde arabe. Tout d'abord, ce dernier pensait toujours
pouvoir influer sur son allié indien, notamment concernant
sa position envers Israël. Les récents liens indo-israéliens
furent également très mal perçus par les pays arabo-musulmans
avec qui l'Inde avait des liens traditionnellement étroits.
De plus, la coopération stratégique entre l'Inde et Israël
risque de donner à ce dernier une position importante dans
l'équation stratégique entre l'Asie du Sud et le Moyen-Orient,
ce qui minerait considérablement les intérêts du monde arabe
dans ce complexe interrégional. Beaucoup d'États arabo-musulmans
voient aussi un désavantage certain pour leur situation politique
et stratégique dans la possibilité d'un nouvel axe New Delhi-Jérusalem-Ankara,
soutenu par les États-Unis. Enfin, et ceci est certainement
l'élément le plus important, le monde arabe considère la nouvelle
coopération nucléaire entre l'Inde et Israël comme une menace
directe et sérieuse à sa sécurité. La coopération entre New
Delhi et Jérusalem fut toujours source d'appréhensions pour
le monde arabe, mais ces protestations, habituellement exprimées
en privé, s'expriment de plus en plus ouvertement au fil de
l'intensification de la coopération stratégique entre les deux
pays ces dernières années.
Au
cours de sa visite en Israël en mai 2000, le ministre indien de l'Intérieur
L.K. Advani énonça les perspectives de coopération nucléaire
entre les deux pays de manière positive. Il déclara : « Je
soutiens une coopération étendue entre l'Inde et Israël dans
tous les domaines, notamment au niveau nucléaire ». Cette
déclaration raviva les appréhensions arabes et entraîna de
vives protestations ; le lobby pro-arabe de New Delhi
demanda une explication du gouvernement. Des sources diplomatiques
révélèrent même que l'ambassadeur d'un pays arabe menaça ouvertement
l'Inde de « conséquences déplaisantes » si cette
nouvelle amitié avec Israël perdurait.
Ainsi,
le gouvernement indien, qui refusait d'admettre toute coopération stratégique
avec Israël, énonce à présent que ses relations bilatérales
avec lui ne se font pas au détriment de ses relations avec
le monde arabe, ce qui inquiète ce dernier. Certaines décisions
indiennes confirmèrent d'ailleurs la nouvelle infliction de
la politique indienne au Moyen-Orient. En effet, la comparaison
des visites officielles de Jaswant Singh et de L.K. Advani
en Israël avec la décision de n'envoyer qu'un chef du Cabinet,
M.M. Joshi, pour représenter l'Inde aux funérailles du dictateur
syrien Hafez al-Assad, permet de conclure que l'Inde a changé ses
priorités au Moyen-Orient. À l'heure actuelle, alors que les
diplomates et les officiels militaires israéliens sont des
invités réguliers du « Bloc du Sud » (South Block,
quartier général du ministère indien des Affaires étrangères),
la présence et l'influence des diplomates arabes y ont beaucoup
diminué. De fait, depuis que l'Inde a adopté une approche plus équilibrée
dans sa politique au Moyen-Orient, les attentes arabes à son
encontre ont diminué.
e)
Le tournant du 11 septembre : la création d'alliances stratégiques
triples
La
visite officielle du premier ministre israélien Ariel Sharon en Inde, du 8 au
11 septembre 2003, illustra la naissance d'une triple alliance
fondamentale entre l'Inde, Israël et les États-Unis. En
effet, Indiens, Américains et Israéliens s'engagèrent dans
des discussions visant à la formation d'un « triangle stratégique »,
comme l'avait décrit l'ancien chef du gouvernement israélien.
Cette vision fut d'ailleurs véritablement encouragée par Brajesh
Mishra, l'ancien conseiller national indien à la Sécurité, qui, lors du dîner
annuel de l'American Jewish Committee en mai 2003, déclara que
les trois pays étaient des « alliés naturels » contre
le terrorisme.
Cette
nouvelle donne régionale pourrait entraîner une déstabilisation du Pakistan,
l'ennemi principal de New Delhi possédant la première bombe
nucléaire islamique, tout autant que de l'Iran, l'ami de circonstance.
La venue d'Ariel Sharon en Inde ainsi que celle en février
2004 du ministre des Affaires étrangères israélien Silvan Shalom
officialisèrent le discret rapprochement stratégique et militaire
opéré par les trois pays ces dernières années. Selon un diplomate
membre de la délégation israélienne, les attentats du 11 septembre
2001 furent à l'origine d'une « nouvelle opportunité pour
des liens plus forts entre l'Inde, Israël et les États-Unis ».
L'Asie subissant une forte augmentation de l'activité terroriste
d'inspiration islamiste, Washington et New Delhi sont désormais
aussi intéressés l'un que l'autre par une coopération
dans ce domaine.
Sous
l'impulsion des États-Unis, un axe géostratégique supplémentaire se créa
entre l'Inde, Israël et la Turquie : New Delhi-Jérusalem-Ankara[11]. Les trois États ont des intérêts
stratégiques communs. Ils sont tous des puissances régionales
se servant de leur potentiel militaire pour dissuader des voisins
hostiles d'attenter à leurs intérêts. En outre, les trois pays,
qui possèdent une population musulmane importante (dans le
cas de la Turquie, elle est majoritaire), s'inquiètent
de la montée du fondamentalisme islamiste. Enfin, chacune des
trois nations embrasse la modernisation et se fonde sur la sécularisation.
Au-delà de ces intérêts communs, Israël et les militaires turcs
ont déjà étroitement coopéré au cours des dix dernières années,
malgré les dénégations du gouvernement turc. Il est par exemple
fréquent que des militaires de l'armée de l'air et de la marine
des deux pays s'entraînent ensemble.
Les
attentats du 11 septembre et la guerre en Afghanistan apportèrent une nouvelle
dimension à la coopération israélo-turque en ajoutant l'Inde
dans l'équation. Dans ce contexte, la visite à New Delhi
de Shimon Pérès en janvier 2002, alors ministre israélien des
Affaires étrangères, se doit d'être mentionnée : il rappela à cette
occasion que l'Inde, la
Turquie et Israël luttent tous trois contre un ennemi commun,
le terrorisme islamiste, ajoutant que « si l'Inde cherche
le soutien d'Israël pour combattre le terrorisme, elle est
assurée de l'obtenir » et que « l'Inde est le meilleur
allié d'Israël dans la région ; c'est une société ouverte
et une démocratie ».
L'importance
de cette triple alliance dépasse le cadre régional. Elle lie ensemble
trois puissants États pro-occidentaux dans un Moyen-Orient
et une Asie centrale instables. C'est dans cette perspective
que les États-Unis comprennent cette nouvelle alliance stratégique :
ils pouvaient déjà compter sur la Turquie, leur allié traditionnel dans la
région et d'ailleurs membre de l'OTAN ; Israël est également
un allié de longue date ; le véritable moteur de cette alliance
triple pour les Américains est l'Inde, leur permettant ainsi
d'étendre leur influence et leurs intérêts en Asie du Sud.
Quant à l'Inde, qui cherchait à se rapprocher des États-Unis
depuis la fin de la guerre froide, elle voit dans cette alliance
une manne pour réformer son économie avec l'aide promise des
Américains. Cette alliance est également l'occasion pour l'Inde,
au-delà de la Turquie et même d'Israël, d'entretenir des
liens stratégiques plus étroits avec la superpuissance américaine,
en qui elle voit, notamment depuis le 11 septembre, un allié puissant
pour protéger ses intérêts stratégiques,
surtout contre son vieil ennemi le Pakistan.
CONCLUSION
La
nature intense et diverse des relations entre l'Inde et Israël depuis 1992
indique que l'absence prolongée de relations politiques n'a
pas entravé la coopération stratégique entre les deux pays,
notamment dans les domaines de la sécurité et de la défense.
L'Inde et Israël ont ainsi su amorcer une compréhension commune
de leurs impératifs stratégiques, comme ce fut le cas dans
le domaine militaire par exemple. De même, de nombreux programmes
stratégiques entrepris par les deux pays ont contribué à consolider
leur partenariat.
Les
impératifs
stratégiques régionaux et mondiaux ont ainsi créé un consensus à New
Delhi et à Jérusalem : l'alliance stratégique entre l'Inde
et Israël est mutuellement bénéfique à court aussi bien qu'à long
terme. Cette relation spéciale s'est d'abord développée en
dehors de toute structure institutionnelle, pour s'intensifier
ensuite graduellement du fait des interactions multiples des
deux parties. Le changement de la politique indienne au Moyen-Orient
a été bénéfique pour New Delhi et de nombreux diplomates indiens
admettent que la « carte israélienne » est devenue
indispensable dans les relations de leur pays avec le monde
arabe : ce partenariat a ainsi aidé l'Inde à assumer une
importance croissante au sein des pays arabo-musulmans tout
en sachant adopter une neutralité stricte quand cela est nécessaire,
comme lors de la deuxième intifada à partir de septembre 2000,
alors qu'Israéliens et Palestiniens cherchaient l'appui de
New Delhi. Ceci lui permit de recueillir les doléances des
deux pays et, de cette manière, elle réussit à rehausser son
importance stratégique dans la région.
L'avenir
de l'alliance stratégique entre l'Inde et Israël est lié à des considérations
d'ordres domestique et régional, ainsi qu'à un environnement
stratégique global. Aujourd'hui, la plupart de ces variables
semblent favorables à un développement des liens entre New
Delhi et Jérusalem : les deux pays se sont découverts
des affinités socioculturelles très riches, leur coopération économique
est mutuellement bénéfique, ils collaborent ensemble politiquement
et stratégiquement, et leur partenariat dans les sphères de
la défense et de la sécurité se développe de manière significative.
De surcroît, depuis le 11 septembre 2001, la lutte anti-terroriste
menée par les États-Unis est un cadre privilégié pour un rapprochement
multilatéral de l'Inde et d'Israël avec d'autres partenaires
régionaux et globaux, comme la Turquie, luttant aussi contre
le terrorisme islamiste. Ainsi, les liens stratégiques New
Delhi-Jérusalem peuvent être renforcés par des relations israélo-turques
et, du fait du développement de liens stratégiques entre l'Inde
et la Turquie, le triangle New Delhi-Jérusalem-Ankara pourrait apporter
stabilité et sécurité dans deux des régions
les plus instables au monde : l'Asie du Sud et le Moyen-Orient.
*Stéphanie Lévy
est doctorante en science politique à l'université de Tel
Aviv. Elle est chargée de recherche pour le Centre GLORIA
et rédactrice adjointe de l'édition française
du Journal
MERIA.
NOTES
[1] Jacob
Tsur, « Les Fondements de la politique étrangère d'Israël », Politique étrangère,
vol. 22, no. 1, été 1957.
[2] D.G.
Tendulkar, Mahatma: Life of Mohandas Karamchand Gandhi [Mahatma
: la vie de Mohandas Karamchand Gandhi], Government of
India, Ministry of Information and Broadcasting, Publications
Division, vol. 4, 1961.
[3] Jawaharlal
Nehru, Glimpses of World History [Aperçus de l'histoire
du monde], Asia Publishing House, Bombay, 1962.
[4] Gandhi,
« The Jews » [« Les Juifs »], Harijan,
26 novembre 1938.
[5] Godfrey
H. Jansen, Zionism, Israel and Asian Nationalism [Le
sionisme, Israël et le nationalisme asiatique], Institute
for Palestine Studies, Beyrouth, 1971.
[6] Constituent
Assembly of India (Legislative) Debates, Part I, vol.6, no.
7, 20 août 1948.
[7] Walter
Eytan, The First Ten Years: A Diplomatic History of Israel [Les
premières dix années : une histoire diplomatique d' Israël],
Weidenfeld and Nicolson, Londres,1958.
[8] Hindustan
Times, 29 mars 1980.
[9] Répondant à la
requête personnelle du premier ministre Jawaharlal Nehru,
son homologue israélien David Ben-Gourion vendit quelques
armes légères à l'Inde. Ceci joua cependant en défaveur d'Israël
pour l'établissement de liens diplomatiques avec Pékin.
[10] Voir à ce
sujet l'étude très complète réalisée par P.R. Kumaraswami, « Strategic
Partnership between Israel and India » [« Partenariat
stratégique entre Israël et l'Inde »], MERIA Journal,
vol. 2, no. 2, mai 1998.
[11] Voir
l'article d'Ilan Berman, « Israel, India, and Turkey:
Triple Entente? » [Israël, l'Inde et la Turquie :
triple entente ? »], Middle
East Quarterly, 2002.
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