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POURQUOI LES ARABES DIRONT TOUJOURS « NON » À TÉHÉRAN
Masri
Feki*
Depuis
sa révolution
islamique contre le Reza Shah Pahlavi en 1979, l'Iran est
perçu au
Moyen-Orient arabe comme une menace. Mais en quoi le chi'isme
perse est-il menaçant pour les Arabes ?
Depuis
l'avènement à Téhéran
de l'Ayatollah Khomeini, nombre de mouvements politiques arabes
se reconnaissent dans la rhétorique séfévide[1] du
régime iranien et dans l'élan révolutionnaire d'un islam politique
réinterprété sur le mode chi'ite. S'il est peu probable que
l'islam chi'ite influe de manière décisive sur les destinées
d'un monde musulman majoritairement sunnite (à plus de 85 pour
cent), il est toutefois source de méfiance au Moyen-Orient
arabe. Celle-ci se manifeste au sein des monarchies conservatrices,
et tout particulièrement en Arabie saoudite, où le wahhabisme
orthodoxe, garant du sunnisme et des lieux saints, a toujours
redouté la renaissance conquérante et subversive du chi'isme,
vu comme une menace à son hégémonie. Toutefois, il faut également
souligner que les régimes se revendiquant d'une idéologie pan-arabe
laïque et révolutionnaire, comme l'Irak de Saddam Hussein ou la
Syrie de la dynastie Assad, considèrent également la propagation
de la révolution islamique comme une menace à la stabilité de
leur régime, du fait des importantes minorités chi'ites présentes
en leur sein. Il convient alors de se demander en quoi le chi'isme
perse est-il révolutionnaire, et principalement si l'Iran est
encore en mesure d'exporter sa révolution.
L'influence
de l'Iran, et de son interprétation politique révolutionnaire
du chi'isme, au sein du monde musulman, peut se comprendre
par l'histoire de ce courant au Moyen-Orient. Exclus de la
succession du prophète de l'Islam, les descendants de l'Imam
Ali, gendre de Mahomet, ont toujours été marginalisés. Ainsi,
la domination sunnite contraignit-elle les Chi'ites à se soumettre
au pouvoir califal et parfois même à se réfugier dans des enclaves
montagneuses, comme ce fut le cas pour les Druzes et les Alaouites
au Liban et en Syrie, ainsi que pour les Zaydites sur les montagnes
du Yémen. Un tel isolement ne fit que renforcer la doctrine
religieuse du chi'isme. La théorie de l'« imam caché » (imam
zaman), lequel apparaîtrait à la fin des temps afin de
délivrer les déshérités (mostazafin),
agit comme référent
symbolique contre le monde des dominants, assimilé au monde
sunnite, mais également, plus tard, à l'Occident judéo-chrétien.
Relié à une vision prophétique prônant la défense des déshérités
contre les tyrans, ce messianisme fut rétabli en Iran au moyen
de la révolution islamique, présentée comme une alternative
au communisme, qui commençait alors à péricliter.
Ainsi,
le discours des mollahs s'adresse-t-il encore aujourd'hui
essentiellement
aux déshérités, mobilisant essentiellement les masses peu politisées.
Le régime iranien est toujours influencé par les idées du défunt
orateur Ali Shariati, lequel tenait un discours radicalement
tiers-mondiste et était d'avis que seul l'« humanisme
musulman » pouvait sauver l'identité perse--et celle des
autres victimes de la colonisation croisée--du capitalisme impérialiste
et du communisme athée. Il préconisait ainsi l'indépendance
politique et économique, mais aussi le renouveau de l'identité musulmane,
que l'Occident et le communisme avaient subvertie. Comme Shariati
et Khomeini, Ahmadinejad s'appuie sur des discours simples,
compris de tous, transmis par radio, reproduits sur cassettes
et retransmis dans tout le pays. De surcroît, le clergé, qui
contrôle les médias et détient le monopole de la parole, lui
permet d'écarter intellectuels et politiques.
Depuis
la révolution,
le régime islamique iranien a aussi utilisé les symboles du
chi'isme--celui des martyrs par exemple--pour servir sa cause,
comme, tout particulièrement, lors de la guerre contre
l'Irak. En effet, les Bassidjis--combattants issus de
l'organisation Niruyeh
Moghavemat Basij (« Force de mobilisation de la résistance »),
créée juste après la révolution, forte d'un demi-million de
jeunes recrues et faisant partie intégrante de l'armée--étaient
envoyés sur le front dès l'âge de douze ans avec pour mission
de mourir dans la « tradition des martyrs chi'ites ».
Il n'est donc pas étonnant que la milice chi'ite libanaise
Hezbollah, contrôlée par Téhéran, ait recruté plus de 2 000
enfants, âgés de dix à quinze ans, pour former des milices
armées, acte largement désapprouvé par l'opinion publique arabe.
Ainsi, le 18 août 2006, l'hebdomadaire égyptien Rose al-Youssef dénonççait
fermement le recrutement de mineurs au sein du Hezbollah, tandis
que nombre d'intellectuels arabes continuent de qualifier le
mouvement chi'ite libanais « d'organisation criminelle » sur
la tribune de la chaîne qatarie arabophone Al-Jazeera.
Si,
dans un premier temps, le clergé chi'ite iranien réussit à mobiliser la société iranienne,
son influence n'atteint pas le reste du monde ou même de la
région. Le nouveau pouvoir chi'ite iranien entra en conflit
avec les États-Unis suite à leur décision, en octobre 1979,
d'accorder l'asile politique au Shah déchu. Khomeini exhorta
la population à manifester contre eux, qualifiés désormais
de « grand Satan ». Ceci marqua le début de la « crise
des otages » et des relations conflictuelles entre la République islamique d'Iran et
l'Occident de manière générale.
En
juillet 1980, le conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, Zbigniew
Brzezinski, rencontra le roi Hussein de Jordanie à Amman, afin
de discuter en détail d'un éventuel coup d'État que Saddam
Hussein pourrait mener contre Khomeini. Le roi Hussein, alors
l'allié le plus proche de Saddam dans la région, servit d'intermédiaire
lors de la planification du complot. L'invasion de l'Iran par
l'Irak aurait eu lieu sous prétexte d'un appel à l'aide d'officiers
loyalistes iraniens, ayant préparé leur propre soulèvement
le 9 juillet 1980. Ces officiers iraniens étaient dirigés par
Shapour Bakhtiar, ancien premier ministre du Shah, réfugié en
France après la prise du pouvoir par Khomeini mais opérant
depuis Bagdad au moment de la rencontre entre Brzezinski et
Saddam Hussein. Cependant, Khomeini eut vent de cette opération
(« opération Nojeh ») et la tentative de putsch avorta[2].
L'idée d'une possible
extension de la révolution iranienne vers les autres pays arabes
du Golfe abritant d'importantes communautés chi'ites fut alors
au centre des préoccupations des dirigeants de la région[3]. À la veille des élections législatives
irakiennes du 30 janvier 2005, lesquelles virent la victoire
d'une formation politique d'obédience chi'ite à Bagdad, le
président égyptien Hosni Moubarak confiait à la presse internationale
son appréhension de voir les chi'ites se hisser au pouvoir
en Irak[4]. Il
est à souligner que l'Égypte de Moubarak considère le chi'isme
comme une secte dangereuse, et que la faible et paisible minorité chi'ite
du pays du Nil est régulièrement la cible des
services secrets, les Moukhabarat, au mépris du principe de liberté de
conscience inscrit dans le droit égyptien et dans les articles
2 et 18 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948, signée par
l'Égypte. Il convient d'évoquer ici la vague d'arrestations
de prédicateurs chi'ites au début des années 1990 par les autorités égyptiennes,
ainsi que les propos méprisants des hauts dignitaires
d'al-Azhar[5]--la
plus haute instance religieuse de l'islam sunnite--à l'égard
des « déviants » chi'ites. Si aujourd'hui la plupart
des dirigeants arabes se montrent plus réservés, les craintes
du raïs égyptien sont ouvertement partagées, notamment par
le roi Abdallah de Jordanie et le secrétaire général
de la Ligue arabe, Amr Moussa.
Alors
que l'émergence
d'une théocratie radicale dominée par un clergé à la fois chi'ite
et non-arabe met périodiquement l'accent sur les divisions
au sein de l'islam, les inquiétudes des dirigeants arabes ne
sont pas sans fondement. En effet, avant la révolution islamique
de 1979, le chi'isme révolutionnaire avait progressé plus
rapidement en Irak--où s'était réfugié Khomeini--qu'en Iran. Ainsi, dès
1974, la répression frappa le parti de la « prédication
islamique » de Mohammad Bakr al-Sadr, assassiné suite à un
attentat manqué, perpétré par des chi'ites, visant Tarek Aziz,
alors ministre des Affaires étrangères de Saddam
Hussein.
Ainsi
Saddam Hussein se fit-il le chantre de la défense de la nation arabe, menacée
par l'islamisme, chi'ite en l'occurrence. Ceci lui assura la
solidarité des États soucieux de l'expansionnisme iranien.
Khomeini renforça la légitimité de cette position : Dès
son arrivée au pouvoir, il s'attaqua à l'arabisme et appela
au renversement du parti Baas, qu'il qualifia de parti « athée ».
L'Irak, soutenu financièrement et militairement par les autres États
membres de la
Ligue arabe et par les États-Unis, envahit alors l'Iran en
vue de renverser la théocratie naissante. Ceci marqua le début
de la guerre Iran-Irak, dont le bilan fut extrêmement coûteux
en termes de vies humaines et de ressources pour les deux pays.
Bien
que l'Irak ne réussît pas à défaire l'Iran, la révolution islamique ne
s'étendit pas au-delà des frontières de ce dernier. Le principal
objectif de ce conflit fut donc atteint : les populations
chi'ites d'Irak et des pays du Golfe Persique n'adoptèrent
pas le nouveau modèle idéologique, malgré les sympathies affichées.
Cette
guerre aura sans doute contribué à enrayer l'expansion de la révolution
khomeyniste au sein du monde musulman non chi'ite. Elle freina également
l'élan de sympathie qu'elle avait auparavant suscité jusqu'en
Afrique sub-saharienne ; le Front islamique du salut (FIS)
algérien, ainsi que les islamistes soudanais et égyptiens tournèrent
ainsi le dos à l'Iran. Les mollahs de Téhéran ne parvinrent
donc pas à tisser des liens solides avec les groupuscules islamistes
qu'ils souhaitaient manipuler. Cela démontre que les logiques étatiques
ne s'accordent pas toujours avec les stratégies des mouvements
activistes ; les masses musulmanes peuvent se montrer
indifférentes, voire hostiles, aux manœuvres iraniennes, comme
ce fut le cas lors d'émeutes provoquées par des activistes
iraniens en juillet 1987, au cours d'un pèlerinage à La
Mecque.
Toutefois,
au sein même du monde chi'ite (loin d'être homogène), les configurations
politiques et sociales peuvent freiner la diffusion du modèle
iranien. En effet, si l'Iran dispose d'appuis dans le sous-continent
indien, les Chi'ites de cette région n'adhèrent pas tous à son
modèle idéologique. D'autre part, dans les régions
où un clergé fort,
comme celui en Iran, n'a pu se constituer, la diffusion reste
faible. Tel est le cas pour les Chi'ites alévis en Turquie,
majoritairement favorables au maintien de la laïcité. Au Liban,
la radicalisation des positions islamistes chi'ites rapprocha
le Hezbollah des thèses iraniennes, mais elle l'éloigna, pour
les mêmes raisons, du parti Amal, dont est issu l'actuel président
du Parlement, Nabih Berri, qui négocia le dernier cessez-le-feu
avec les émissaires occidentaux et onusiens.
Aujourd'hui
encore, le cas de l'Irak illustre l'échec de l'exportation du modèle
révolutionnaire islamique iranien, même parmi les communautés
chi'ites de la région. En effet, si l'ennemi public des Américains,
Moqtada al-Sadr (fils de l'Ayatollah chi'ite irakien Mohammad
Sadeq al-Sadr, assassiné sous le régime de Saddam Hussein),
aspire à une république islamique à l'iranienne, il invoque
aussi et surtout le patriotisme irakien, contre une hégémonie
iranienne sur le chi'isme d'Irak. Au Moyen-Orient, l'identité religieuse
ne prime donc pas sur l'appartenance à la nation ; seulement
en Iran, elles semblent s'être entremêlées.
La
fin de la révolution iranienne a sans doute affaibli les courants
chi'ites
radicaux. C'est pourquoi le régime iranien se focalise
de plus en plus sur la « résistance à Israël » et
relègue
au second plan la caractéristique religieuse de son
combat. Il a ainsi réussi à accroître sa popularité grâce
aux « actes
de bravoure » exécutés par la milice libanaise
Hezbollah qu'il contrôle. En raison de cette évolution,
le régime alaouite
de Syrie a décidé de se servir de cette force
intégriste, interposée
entre lui et Israël, afin de faire valoir ses intérêts
tout en évitant un conflit frontal avec Israël. L'appel à la
destruction de l'État d'Israël et les récentes
déclarations négationnistes
de Mahmoud Ahmadinejad démontrent bien que l'Iran se
cherche une place au Moyen-Orient, en usant de la « potion
magique antijuive », dont les effets ne sont plus à découvrir.
Téhéran parviendra-t-il pour autant à s'intégrer
dans la région ?
Rien n'est plus incertain.
*Né au
Caire en 1984, Masri Feki partage son temps entre la France et le Moyen-Orient. Il est notamment
président de l'Association Francophone d'Études
du Moyen-Orient (AFEMO) et auteur de nombreuses publications
sur le Moyen-Orient.
Site Internet : http://www.masrifeki.com.
NOTES
[1] En
référence à l'expansionnisme
de l'Empire perse de la dynastie séfévide, qui régna
sur l'Iran jusqu'au 19ème siècle.
[2] Nom
de code « Nojeh », d'après le nom de la base aérienne
Shahrokhi/Nojeh à Hamedan.
[3] Les
Chi'ites représentent en effet près de 12 pour cent de la
population autochtone des quelques 24 millions d'habitants
des six monarchies pétrolières du Golfe, que sont l'Arabie
saoudite, le Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït,
Oman et le Qatar.
[4] Ces
craintes ont été exprimées par le raïs égyptien dans deux
récentes interviews accordées à la chaîne américaine PBS,
et à la chaîne satellitaire Al-Arabiya, basée à Dubaï.
[5] Paradoxalement, al-Azhar fut
fondé par la dynastie chi'ite des Fatimides.
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du Journal MERIA
Directeur de publication et rédacteur en chef
: Prof. Barry Rubin
Rédactrices adjointes : Déborah
Touboul, Stéphanie Lévy,
Maureen Meyer
Le Journal MERIA est un projet du Centre GLORIA (Centre de
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mondiales en affaires internationales), Centre Interdisciplinaire.
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